Chapter Text
Le soir où Tommy disparu est gravé à jamais dans la mémoire de Techno.
Il l’a ressassé, encore et encore, de toutes les façons possibles et imaginables. Il a suivi les mêmes chemins, inlassablement, jusqu’à s’en donner la migraine. Chaque détail, chaque décision qu’il a prise, et toutes les fois où il a eu tort. Depuis que s’est arrivé, il n’a pas dormi : il passe ses nuits à fixer le plafond en étudiant toutes les choses qu’il aurait pu faire. Toutes les choses qu’il aurait dû faire différemment.
Il l’a ressassé, encore et encore. Bien trop souvent pour son propre bien. Et, à chaque fois qu’il arrive au point de non retour, tout ce qu’il a réussi à faire c’est de se rendre malade.
Puis tout recommence, et le souvenir se rejoue encore.
Techno est assis à la table de la cuisine, peinant à finir une dissertation qu’il doit rendre le soir même. Phil est au travail, il vient tout juste d’envoyer un sms à Techno, lui disant qu’il aurait au minimum deux heures de retard. Et il est déjà vingt-deux heures. Techno aimerait pouvoir dire que c’est quelque chose d’inhabituel venant de sa part.
(Parfois, il pense : et si Phil était rentré plus tôt, peut-être que les choses se seraient passées autrement ? Mais il ne veut pas en vouloir à qui que ce soit - après tout, il est le seul responsable. Il ne veut pas voir cette amertume se frayer un chemin en lui et s'installer sournoisement… Alors il laisse cette pensée s’échapper, il la laisse disparaître aussi rapidement qu’elle lui est venue.)
Ils avaient de l’argent pour se commander quelque chose à manger, quelques billets laissés par Phil, mais ils se sont disputés en essayant de choisir ce qu’ils voulaient commander. Tubbo et Tommy étaient tous les deux si tendus. Techno suppose que quelque chose s’est passé à l’école, mais il n’est pas celui vers lequel on se tourne pour ce genre de conneries, alors il n’a pas posé de question. Il les a laissés se chamailler, à tenter de choisir entre pizza ou chinois… Jusqu’à ce que tout ne devienne bien trop bruyant pour qu’il puisse ne serait-ce qu’espérer se concentrer sur sa dissertation. Il finit par se lever pour s’emparer de l’argent laissé sur le comptoir, avant de clore la conversation en leur disant de se contenter des restes.
(Dans sa tête, il prend parti pour Tommy. Il commande une pizza, et Tubbo boude un moment… Mais ils finissent par tous s’installer autour de la table de la cuisine, et ils se saisissent chacun d’une part. Techno finit même par leur demander pourquoi ils sont si énervés l’un envers l’autre. Il parle, il écoute. Il laisse sa putain de dissertation de côté, et il se concentre sur ses frères.)
Dans le souvenir, Techno retourne s’installer devant son ordinateur portable. Il les ignore, alors qu’ils sont en train de fouiller le frigo dans un silence boudeur.
C’est plus tard que les choses dérapent. Ils ont tous déniché de quoi manger, et Techno est retourné devant son ordinateur - il constate avec frustration qu'il n'a pas avancé d'un pouce, et cela le frustre au plus haut point… Lorsque la dispute entre ses deux frères éclate. A l’étage, quelque chose s’écrase au sol, et il entend un cri. Il hésite, d’abord - sa frustration le rend amer. Ils ont dix-sept ans : ils devraient être capables de résoudre leur dispute seuls, pas vrai ? A moins que Techno ne soit condamné à jouer les médiateurs… ?
« Ok ! Il entend Tubbo crier, et ses mots sont parfaitement discernables même s’ils se trouvent chacun à un étage différent. Techno peut compter sur les doigts d’une main les fois où il a entendu Tubbo élever la voix sous le coup de la colère et de la frustration. Fais ce que tu veux et vis ta vie ! De toute façon, tu n’en feras toujours qu’à ta tête ! »
Techno se relève d’un bond et se dirige vers les escaliers, abandonnant une fois encore sa dissertation inachevée… La porte donnant sur la chambre de ses petits frères est entrouverte. Il n’aime pas débarquer sans prévenir, et il se serait bien contenté de frapper à la porte en attendant une réponse mais, déjà, la voix de Tommy s’élève, et il crie en retour :
« Je n’en fais pas qu’à ma tête ! T’agis comme un sale gosse égoïste, Tubbo—
- Et c’est moi l’enfant ?! Tu — ! »
Techno pousse la porte, et le geste est plus agressif que ce qu’il aurait voulu. Elle heurte quelque chose au sol - un sac à dos - et s’arrête dans un bruit sourd. Tommy et Tubbo se figent suite à cette intrusion.
Ils sont tous deux en pyjamas, ce qui rend leur engueulade encore plus ridicule. Tubbo est assis au bord de son lit, les bras croisés sur son t-shirt ornés d’abeilles et, sous le coup de la frustration, il est replié sur lui-même. Tommy est debout, au milieu de la pièce, dans son pyjama rayé, les bras écartés, et la colère se lit sur son visage.
(Techno entre précautionneusement, avant de refermer la porte juste derrière lui. Il y a tant de choses qu’il pourrait dire :
« Vous ne voulez pas baisser d’un ton ? est une option. Si on y allait mollo, et que vous m’expliquiez ce qu'il s’est passé pour que vous soyez tous les deux si fâchés ? »
« Vous tenez l’un à l’autre. en est une autre. Et ce n’est pas une dispute insignifiante qui va changer ça. Rien ne justifie toute la haine que vous vous crachez à la figure… Ne faites pas ça. »
« On a encore de l’argent. une troisième possibilité parmi tant d'autres. On sort, et on va passer se chercher une glace à la station essence. »
Il dit l’une de ses choses, et il peut voir que leurs épaules se relâchent, que la colère quitte leurs yeux. Ils en parlent, les choses s’arrangent. Et tout le monde va bien.)
« Hé. commence Techno - il se tient toujours dans l’embrasure de la porte, et sa frustration gronde encore. Il est dix heures passées. Vous voulez pas arrêtez de gueuler comme des putois et gardez ça pour plus tard ? Genre, quand les voisins n'essaient pas de dormir, ou lorsque je ne suis pas en train de plancher sur une foutue dissertation qui doit être rendue dans deux heures ? »
Tommy lui lance un regard noir.
« Ouais, c'est ça. Va te faire foutre. »
D’un geste rageur, il récupère un hoodie d’en dessous de son lit, et pousse Techno. Ses pas lourds résonnent dans le couloir, puis dans l’escalier. Tubbo se relève d’un bond, et semble vouloir se lancer à sa poursuite, mais Techno le retient en posant une main sur son torse.
« Laisse le respirer, dit Techno. Si tu veux mon avis, vous avez tous les deux besoin de vous calmer. »
(Dans sa tête, il empêche Tommy de partir et le raccompagne dans la chambre. Il ne le laisse pas partir tant que les choses ne sont pas au clair avec Tubbo. Dans sa tête, au moment où Tommy sort en trombe de la chambre, Techno lui emboîte le pas, ne le lâche pas d'une semelle.
« Viens, on part faire un tour en voiture, dit Techno. Ou on peut marcher ensemble, comme tu veux. Mais ne pars pas seul, Tommy. »
Dans sa tête, il n’a pas peur d’implorer et d’insister. Dans sa tête, et ça tourne en boucle, la chose la plus importante à faire c’est de le garder près d’eux, de ne pas le laisser partir.
« Ne pars pas seul, répète-t-il. Ne pars pas. S’il te plaît, ne pars pas. »)
La colère de Tubbo semble retomber comme un soufflé, et il se rassoit sur son lit.
« Tu veux en parler ? demande Techno.
- Nan. » marmonne Tubbo.
Il donne un coup dans les couvertures, au pied de son lit, avant de les remonter sur lui. En quelques secondes à peine, tout ce que Techno peut voir se réduit à quelques mèches de cheveux bruns en batailles. Pendant un temps, il reste sur le pas de la porte.
D’en bas, le bruit étouffé d’une porte qui se claque leur parvient.
Il soupire.
« D'accord. Bonne nuit, Tubbo. »
Les secondes semblent s’étirer, avant qu’un grommellement étouffé ne lui parvienne en retour :
« 'Nuit. »
Techno éteint la lumière, avant de refermer doucement la porte, et de descendre. Il attrape son portable et envoie un sms à Tommy.
(22:03) techno : traîne pas trop. tu as cours demain.
(22:05) tommy : vas te faire foutre, connard.
Techno devrait se lancer à sa poursuite. Ce n’est pas une pensée qui lui vient plus tard - lorsqu’il rejoue la scène, encore et encore, dans sa tête, lorsqu’il revit les mêmes souvenirs et explore des et si… amers. C’est celle qui lui vient au moment où il relève les yeux de son téléphone, pour regarder en direction de son ordinateur portable encore posé sur la table de la cuisine… Puis sur les clefs de la voiture, accrochées au frigo.
Ces derniers temps, Tommy ne va pas bien. Techno ignore pourquoi, parce qu’il n’a pas cherché à savoir et qu’il ne l’a pas poussé à lui en parler... Mais il suppose que cela à quelque chose à voir avec Wilbur. Il était censé rentrer à la maison pour une semaine, mais il les a laissé en plan à la dernière minute. Techno n’était pas surpris, et même si Phil semblait déçu, Techno est sûr que son père n’est pas surpris non plus. Tubbo ne laisse jamais rien paraître, alors il n’a pas la moindre idée de la façon dont il a accueilli la nouvelle. Mais Tommy… Malgré tout ce qui a pu se passer, Tommy continue de mettre Wilbur sur un piédestal. Mais Techno ne veut pas faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre que lui-même. Il ne veut pas faire face à ces ressentiments. Il ne s’autorise pas à imaginer ce qu’il se serait passé si Wilbur était revenu à la maison, si Wilbur appelait un peu plus souvent, si Wilbur était là pour parler à Tommy.
Il ne veut pas penser à ça. Alors, il repousse ses pensées.
Techno aurait dû prendre la voiture pour aller récupérer Tommy. Il n’aurait pas dû le perdre de vue. Il aurait dû savoir qu’il s’agissait là d’une nuit où il aurait dû faire mieux. Faire plus. Où il aurait dû être le grand frère dont Tommy avait désespérément besoin. A la place, Techno se réinstalle à la table, dans la cuisine, et rouvre son ordinateur. Il se perd dans ses recherches et ses écrits, ouvrant onglet après onglet, et la nuit passe lentement, doucement. Phil n’est toujours pas à la maison. Tubbo est toujours dans son lit. Tommy est toujours énervé. Il perd toute notion du temps, et c’est au moment où il rend enfin sa dissertation qu’il s’aperçoit qu’il est quasiment minuit.
Et que la porte d’entrée est restée désespérément close.
(Dans ses souvenirs, c’est à ce moment précis que son estomac s’est noué, et qu’il a commencé à se sentir mal. Dans son esprit, ce sentiment n’est jamais parti.)
Il se relève d’un bond, et court à l’étage au moment même où il prend vraiment conscience de l’heure qu’il est. La porte de leur chambre est toujours fermée, comme il l’avait laissé. Il l’ouvre d’un coup sec, avant de jeter un œil à l’intérieur. Le lit de Tommy est vide. Les cheveux de Tubbo dépassent toujours légèrement de sa couette.
Et, pendant de très longues - trop longues - secondes, Techno est figé sur place. Il ne sait pas quoi faire. Tommy n’est toujours pas rentré. Et, déjà, son esprit liste toutes les choses horribles qui peuvent s’être produites, une série d’incidents terribles, des incidents terribles qui auraient pu, pourraient, qui sont peut-être même en train d’arriver à son frère là, maintenant. Dans le souvenir, il les repousse. Il retourne dans la cuisine et attrape son téléphone, espérant voir un sms de Tommy, mais il n’y a rien. Ça fait presque deux heures. Comment a-t-il fait pour ne pas voir que deux heures s'étaient déjà écoulées ?
« Techno ? »
Il se retourne. Tubbo est là, au pied des escaliers. Son t-shirt est froissé, et ses yeux, même s’ils sont grand ouverts, sont toujours voilés par les restes d’un sommeil qu'il vient tout juste de quitter. Et, pendant une seconde, Techno a l’impression de ne plus pouvoir respirer.
« Tommy n'est pas rentré. » lâche Techno.
Tubbo semble se réveiller en un instant : personne n’a besoin de parler ; Tubbo se lance à la recherche de ses chaussures et de sa veste pendant que Techno compose le numéro de téléphone de Tommy d’une main, tandis que l’autre se referme sur ses clefs.
Ça sonne, et ça sonne, et ça sonne. Il arrive sur une messagerie automatique que Tommy n’a jamais pris le temps de personnaliser.
Il appelle encore. Il trébuche sur l’une des stupides sandales que Phil laisse toujours traîner dans l’entrée alors qu’il se précipite à l’extérieur, Tubbo sur ses talons. Ni l’un ni l’autre ne pense à verrouiller la porte derrière eux.
« Tommy ! » crie Tubbo, les mains autour de sa bouche en guise de porte-voix. Il est minuit. La rue toute entière est endormie. Techno n’en a rien à foutre. Il espère même qu’ils se réveilleront tous.
Le répondeur automatique de Tommy s'enclenche une nouvelle fois. Techno raccroche. Puis il appelle encore.
(De tous les souvenirs qu’il conserve de cette nuit, celui-là est le pire. C’est le moment où Techno sait qu’il est bien trop tard pour changer quoi que ce soit. Le moment où le Techno du passé ne sait pas encore qu’il est déjà trop tard. Dans ses souvenirs, il espère et espère encore qu’il va voir son petit frère assis sur le trottoir, faiblement éclairé par un lampadaire. Il espère le retrouver avachi dans une des banquettes du McDonald’s, complètement dans les vapes. Il espère le retrouver dans l’une des douzaines de cachettes qui lui viennent en tête et qu’il vérifie, une à une. Il espère qu’il va enfin répondre à son téléphone s’il continue de l’appeler. Il espère qu’ils vont rentrer à la maison, et qu’ils trouveront Tommy là-bas, et qu’il se moquera d’eux parce qu’ils se sont montés le bourrichon pour rien.
Mais le Techno de ses souvenirs ne sait pas encore ce que le Techno d’aujourd’hui sait. Et c’est le pire souvenir à revivre : c’est le passage où tout ce qu’il fait, tout ce qu’il a tenté de faire n’a plus la moindre importance.)
Ils ratissent toutes les rues. C’est une petite ville après tout : ils vivent au beau milieu de nulle part, et il n’y a pas tant d’endroits que ça où chercher. Il n’y a pas beaucoup d’endroits où se cacher. Ils finissent par rouler sur des rues à peine goudronnées, menant aux fermes, et Tubbo passe sa tête par la fenêtre pour hurler encore et encore le même prénom, et peu importe qu’ils se trouvent au beau milieu des champs, entourés de vieilles granges abandonnées. Ils roulent dans le quartier, et même si plus aucune lumière n’est visible aux fenêtres, Tubbo crie toujours son nom. Ils refont le tour du parking du McDonald’s, passent à la seule épicerie du coin - celle qui se trouve à trente minutes de chez eux, et vont même voir le cinéma qui n’ouvre pas en semaine. Et il n’y a plus rien d’autre à voir : ils sont arrivés de l’autre côté de la ville, là où commencent les bois.
Techno a appelé Tommy huit fois. Il a laissé deux messages, le suppliant de répondre. Il donnerait tout pour obtenir une réponse.
Techno finit par se garer en vrac au bord de la route, et ses doigts tremblants finissent par composer le numéro de Phil. A côté de lui, il peut entendre Tubbo qui murmure doucement “ non, non, non. ”
Techno peut presque jurer qu’il a entendu les mots “ pas encore ”. Il a mal au cœur, et son estomac se noue. Dans son souvenir, il se sent mal, si mal. Et il n’a jamais plus cessé de se sentir mal depuis. Il n’arrive pas à appeler Phil. Ses doigts sont figés juste au-dessus de la touche pour l’appeler, mais il ne parvient pas à se résoudre à appuyer dessus. Il ne sait pas quels mots employer, il ne sait pas… A la place, il quitte le carnet d’appel et ouvre l’appli des sms.
(00:18) techno : tommy a disparu.
(00:18) techno : il est parti se promener y’a deux heures. Désolé
Ils sont toujours devant les bois. Le visage de Tubbo est pâle, et la lumière du lampadaire au-dessus d’eux le rend presque blafard. Techno devrait se sentir coupable de l’avoir amené ici, surtout au vu de leur putain de situation actuelle, mais il n’arrive pas à isoler ce sentiment de l’anxiété qui menace de le consumer tout entier. Il se penche sur le tableau de bord pour atteindre la boîte à gants, il l’ouvre et en sort la lampe de poche.
« Tu n’as pas à venir avec moi, dit-il à Tubbo. “Je vais aller jeter un œil. »
Tubbo donne l'impression d'être sur le point de vomir.
Dans la poche de Techno, son téléphone vibre. Il le sort, et voit que c’est Phil qui l’appelle.
(Dans son esprit, il lui répond. Il prend toutes ses responsabilités, et il assume ce qu’il a fait. Il ne fuit pas, il ne se cache pas. Il lui en parle - c’est son père, après tout -, et il lui dit ce qu’il s’est passé. Il sort Tubbo de là, il l’emmène loin d’ici parce que peu importe à quel point ils chercheront cette nuit, ça ne changera rien. Parce qu’à ce stade, tout ce qu’il peut faire, c’est prendre soin de Tubbo. Tommy n’est déjà plus là.)
Dans son souvenir, il laisse son téléphone à Tubbo.
« Demande à Phil de passer te chercher. » dit-il.
Il sort de la voiture, et referme la portière sans même un regard en arrière, puis il s’élance dans les bois, sa lampe torche à la main. Il crie le prénom de Tommy, encore et encore, jusqu’à ce que sa voix ne s’enroue. Il marche jusqu’à ce que ses pieds lui fassent mal, et que la lumière de la lampe ne vacille. Et c'est là qu'il commence à se rendre compte que c’est sans espoir. Il est debout au milieu des bois, et tout est sombre et flou, et il fait froid. Et il est seul. Rien ne va. Son ventre noué lui fait mal, il est gelé, et ses membres sont lourds, bien trop lourds. Tommy n’est pas là. Tommy est hors d’atteinte, et Techno ne sait pas où le retrouver.
Techno a envie de crier. Il appelle Tommy, une dernière fois. Et la lumière vacille à nouveau… Elle met plus de temps à revenir. Une partie de lui souhaite rester jusqu’à ce qu’il soit totalement piégé dans l’obscurité. Jusqu’à ce qu’il soit forcé d’attendre le lever du soleil pour pouvoir retourner chez lui. Parce qu’il mérite d’être perdu et bloqué ici, même si ce n’est que temporaire.
Mais son bon sens lui ordonne de faire demi-tour.
Quand il parvient enfin à regagner la rue, il voit Phil qui l’attend, juste à côté de la voiture, les bras croisés. Il n’y a plus aucune trace de Tubbo. Techno n’arrive pas à le regarder dans les yeux, et il se contente juste de prendre place dans le siège passager.
« Techno... commence Phil une fois qu'il est au volant.
- Je suis désolé, l'interrompt Techno avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit d’autre. Les mots sortent de sa bouche sans qu’il ne puisse les contrôler, dans une litanie paniquée : J’ai cherché partout. J’ai conduit à travers la ville toute entière. Je l’ai appelé, j’ai continué de l’appeler même s’il ne répondait pas, et je n’aurai pas dû le laisser partir, mais je l’ai laissé, et je suis désolé. J’essaye d’arranger les choses, j’essaye de —
- Techno. répète Phil, avec plus de force. Et les paroles de Techno se meurent sans qu’il ne puisse continuer à les dire. Je ne suis pas en colère contre toi. »
Techno reste silencieux à présent. Dans son souvenir, les mots de Phil tombent dans l’oreille d’un sourd, parce que Techno s’en veut, et les sentiments de Phil lui importent peu sur le moment. Phil démarre la voiture, et il regagne la route.
« Est-ce que Tubbo va bien ? » demande Techno d’une petite voix qui ne lui ressemble pas, qui ne semble même pas lui appartenir.
Le regard de Phil ne quitte pas la route.
« Il est à la maison. Il a peur. »
Techno a le souffle coupé. Il n’aurait pas dû le laisser seul. Tubbo ne devrait pas être livré à lui-même, surtout dans un moment pareil. Leur famille ne devrait pas se diviser de la sorte.
« Je suis désolé. » répète Techno.
Phil tapote doucement ses doigts sur le volant.
« J’aurai préféré que tu ne t’enfuies pas comme ça, surtout sans ton téléphone. Mais je ne suis toujours pas en colère contre toi. Je me fais juste du souci. »
C'est un euphémisme. La voix de Phil est calme - trop calme. Ça sonne curieusement faux, et Techno suppose que son père se contient.
(Il se demande toujours comment Phil a réagi lorsque Techno ne pouvait pas le voir. Lorsqu’il n’y avait que lui et Tubbo - Tubbo qui était seul, et terrifié. Et Phil qui était dans tous ses états, impuissant, coincé à son boulot à plus d’une demi heure de route, dans l’incapacité d’aider pour les recherches. Techno déteste imaginer ça, alors il essaye de ne pas y penser. Il sait que c’est lâche, mais l’idée de les voir tous deux en proie à leurs émotions le terrifie.)
Phil l’informe de tout ce qu’il fait depuis qu’il a reçu son sms. Les personnes qu’il a appelé, les endroits qu’il a déjà fouillé. Techno acquiesce sans rien dire. Dans son souvenir, il ne reste plus qu’une chose à faire. Il a l’impression qu’un trou béant se trouve dans sa poitrine, et ça fait mal, encore et encore ; et ça lui fait toujours mal, même à présent. Techno est allongé dans son lit, les yeux rivés au plafond, incapable de trouver le sommeil. Le lit de Tommy est toujours vide. Le lit de Tommy est vide, et Techno se sent si mal. Le temps est comme un gouffre sans fond, long, interminable, dans lequel Techno tombe encore et encore.
Mais il lui reste encore une chose à revoir avant que le temps ne se désagrège totalement.
Les premiers rayons du soleil commencent à poindre à l’horizon, et le ciel prend une teinte grisâtre. La voiture se gare, et les serrures se déverrouillent dans un bip léger. Techno sort. Une portion de trottoir se trouve de chaque côté de leur maison, elle qui est déjà trop vide, qui l’a été depuis le départ de Wilbur… Et c’est encore mille fois pire à présent. Et, sur l’un de ses trottoirs, il y a le portable de Tommy. L’écran est fissuré, cassé. Et il n’est qu’à une dizaine de mètres de la porte d’entrée.
Dix mètres.
Il n’était qu’à dix mètres de là.
Et à partir de là, le temps n’a plus aucun sens pour Techno.
