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Beyond the Breaking

Summary:

Les paladins de Voltron sont à bout. Ils ont perdu l'un des leurs. Ils ont vu l'Empire transformer des membres de leur famille en arme. Ils ont chacun leurs propres démons à affronter. Alors que Zarkon et Haggar profitent de leur avantage, les paladins vont devoir se serrer les coudes. Les défis auxquels ils sont confrontés sont plus difficiles que jamais, mais ils se doivent de les traverser. Ils n'ont pas le choix. Le destin de l'univers est entre leurs mains.
Le combat final va bientôt commencer.
[Saison finale de Voltron : Duality]

Notes:

Note de l'auteur : Nous y voilà. La dernière saison. Vous y croyez, vous ? Parce que moi, je reste sans voix. Un GRAND merci à vous pour tout l'amour et le soutien que vous avez montré pour cette série. Je suis très contente de pouvoir partager ça avec vous.
Avant qu'on ne commence, si vous ne l'avez pas vu sur Discord ou sur Tumblr, il y a maintenant un résumé par chapitre de tout Duality disponible sur Google Docs ici (NdT : ce lien est en anglais. Pour la traduction française, je n'ai fait qu'Another Word for Never pour l'instant que vous retrouverez ici. Le reste arrivera petit à petit, dès que j'aurai un moment.) et des représentations de Meri, Val et Akira sur mon blog.
Vous pouvez trouver un aperçu des avertissements qui s'appliquent à cette fanfic ici (attention aux petits spoilers, même si vous saurez où vous arrêter de lire si vous ne voulez aucun détail).

Chapter 1: Event Horizons

Chapter Text

Le ciel de New Altéa était défiguré.

À la surface, les traces de la bataille étaient partout : des gravats dans les rues, des cratères à la place de nombreux bâtiments… Mais Allura regardait le ciel nocturne et ses cicatrices. Les étoiles ressortaient sur le noir profond. Comme New Alafor restait en grande partie éteinte, elle pouvait même voir quelques points un peu moins lumineux saupoudrant le ciel par bandes : les corps d'une centaine de robeasts suspendus au-dessus de la planète par un des quelques systèmes de défense encore en état de marche. Les anneaux planétaires reflétaient un éclat bronze et argent sous la lumière d'un soleil qui n'allait se lever que dans quelques heures, mais celui qui aurait dû traverser le ciel au-dessus de New Alafor se terminait en pointes tordues à l'horizon. Tout un segment de l'anneau avait été délogé par l'assaut des robeasts, arraché à la grille défensive comme une branche cassée par une tempête.

Allura n'avait pas encore le nombre exact des morts que la chute de débris avait causées.

Il restait beaucoup de choses à faire et Allura devrait être en train d'apporter son concours au lieu de rester plantée dehors devant la trappe d'accès au bunker militaire, supportant le vent glacial pour se donner une autre raison de frissonner que la peur lui rongeant les intestins.

Elle aurait dû se douter que Lance allait la suivre.

— Elle va bien, tu sais.

Il se rapprocha jusqu'à ce que leurs bras s'effleurent et qu'il la protège un peu du vent.

— Tu as entendu Val : elle a fait en sorte que personne ne lui fasse de mal durant sa fuite.

— Oui, je sais.

Allura grimaça au ton dur et froid qui lui avait échappé et s'appuya contre Lance pour en adoucir la chute. C'était juste que son cœur battait plus vite qu'un passereau de Tyrillie et qu'elle avait l'impression que ses poumons n'arrivaient plus à inspirer assez d'air depuis que Karen leur avait appris la nouvelle de la mort de Ryner.

— Je sais que tu as raison. Mais je ne pense pas que je serai capable de me détendre tant que je ne l'aurai pas vue de mes propres yeux.

— Ouais.

Lance hésita, puis prit Allura dans ses bras.

— Je comprends parfaitement.

Sa voix tremblait et Allura s'en voulut d'avoir oublié.

Cela faisait deux heures que Val était revenue à elle pour leur dire que Meri avait fui l'Eryth et se dirigeait vers New Altéa. C'était plus de temps qu'il n'en fallait à un vaisseau rapide pour arriver, mais personne ne savait rien de celui emprunté par Meri. Peut-être allait-elle mettre encore plusieurs heures à arriver, sans compter les détours à prendre pour brouiller les pistes. Mais Allura avait la sensation qu'elle aurait déjà dû être là et l'impatience avait occulté tout le reste.

Y compris le sort du Château des Lions, apparemment, et de ceux qui se trouvaient à l'intérieur quand l'IA de Keturah avait pris le contrôle.

Le frère et la sœur de Lance faisaient partie des disparus.

Coran aussi.

— Je suis désolée, murmura Allura, extrayant ses bras coincés pour rendre son étreinte à Lance, une nouvelle peur s'ajoutant à celle qui faisait déjà cogner son cœur contre ses côtes. Des nouvelles ? Je devrais être en train d'aider à–

— Ne t'excuse pas, la coupa Lance. On a déjà demandé à tout le monde de chercher le château, on ne peut rien faire de plus. Jusqu'à ce qu'Haggar décide de se montrer ou commette une erreur, on n'a aucune piste. Shiro est en train de trier les informations envoyées par nos alliés, je crois, mais s'ils avaient trouvé quelque chose, on nous aurait appelés. La seule chose qu'on peut faire pour l'instant, c'est attendre.

Elle soupira, laissant sa tête reposer sur l'épaule de Lance.

— Je déteste attendre.

Lance rit d'un son sans humour, mais non dénué de compassion, ce qui fit légèrement fondre la glace qui s'était formée autour du cœur d'Allura. Lance était resté à ses côtés depuis la disparition du château. Elle aurait pu croire qu'il évitait sa famille pour une raison ou pour une autre, peut-être par crainte de s'effondrer s'il se laissait remarquer à quel point ils étaient tous terrifiés pour Luz et Mateo, sauf que deux éléments s'opposaient à cette théorie. Un, Lance n'était pas du genre à éviter sa famille.

Deux, elle avait vu les regards qu'il avait échangés avec Nyma et Val quand cette dernière s'était greffée sans rien dire au groupe qui partait à la recherche de Pidge. L'organisation s'était faite sans la moindre discussion. Matt et Karen y allaient parce que tout le monde savait qu'ils seraient incapables de penser à autre chose tant que Pidge ne serait pas de retour parmi eux. Akira y allait parce qu'ils n'avaient aucune piste et que son instinct pourrait les guider.

Et Val y allait simplement parce qu'elle ne leur avait pas laissé le choix.

Il devait s'être passé quelque chose quand Blue avait emmené ses paladins aider Meri. Quelque chose d'autre qu'un affrontement contre Haggar, ou plutôt Keturah. Quelque chose d'autre que cette révélation, qu'elle n'avait toujours pas complètement digéré.

Ils n'avaient pas eu le temps d'en parler et ils avaient trop de crises à gérer pour le faire de sitôt. Le lion rouge était parti à la recherche de Pidge dès que ses quatre passagers furent montés à bord, ne voulant pas prendre le moindre retard. Le reste de l'équipe n'aurait pas hésité à les accompagner en temps normal, mais s'ils obtenaient des nouvelles du château-vaisseau, ils allaient avoir besoin d'être en nombre pour le récupérer.

Pour l'instant, tout le monde faisait de son mieux pour se reposer quelques heures avant de devoir repartir. Tout le monde sauf Lance, Allura et Shiro, semblait-il.

La porte s'ouvrit et Allura tourna la tête, son cœur se logeant à nouveau dans sa gorge. Le moindre bruit lui faisait cet effet-là ce soir, chaque pas promettant des ennuis, chaque voix le murmure d'une nouvelle tragédie. Elle se détacha de Lance et pivota, adoptant une posture défensive sans y penser, se figeant dès qu'elle reconnut Shiro. Il avait l'air aussi fatigué qu'elle ne l'était, les cheveux raides de sueur séchée et ployant faiblement sous le vent nocturne. Nyma était derrière lui.

— Un vaisseau arrive, dit Shiro. Je ne sais pas si tu as eu la nouvelle, comme la radio ne fonctionne toujours pas.

Allura cessa de respirer.

— C'est Meri ?

Shiro hésita.

— Rien ne l'indique…

— C'est elle, affirma Lance, rencontrant le regard de Nyma, qui acquiesça.

— Blue est à deux doigts de faire un trou dans son hangar pour aller à sa rencontre.

Allura s'était avancée vers la porte dès que Lance lui avait confirmé que c'était Meri, mais elle fut bien forcée de s'arrêter pour les regarder d'un air alarmé.

— Blue ne va pas vraiment

— Non, t'inquiète, dit Lance en levant les mains. Enfin, pas pour l'instant. Meri doit l'avoir senti, elle aussi. Elle se dirige droit vers elle.

Allura hocha la tête, repartant aussitôt. Tous les lions s'étaient posés au hangar A, le plus grand du bunker central, même s'il n'était pas très bien placé. Comme la plupart du bunker, le hangar était à une trentaine de mètres sous les décombres de New Alafor et Allura dut traverser ce qui lui sembla être dix kilomètres de couloirs labyrinthiques pour l'atteindre.

Une petite navette galra passait le plafond, le nez tombant vers le sol, quand Allura arriva. Elle corrigea sa trajectoire et se posa, tremblant un peu tandis que le lion bleu s'accroupissait à côté. Derrière Blue, Yellow s'était aussi réveillée pour suivre son avancée.

L'équipe de mécaniciens affectés aux deux lions reculèrent, échangeant des murmures. Ils avaient vu les lions en action ces dernières heures, mais il y avait une différence entre assister aux exploits d'un vaisseau manié par un pilote et voir ce même vaisseau bouger de son propre gré pour accueillir une nouvelle arrivante.

Allura allait les rassurer, mais la rampe de la navette s'ouvrit alors et elle en eut le souffle coupé.

Meri avait perdu beaucoup, beaucoup de poids. Toute décharnée, ses joues étaient creuses et sa peau pâle, ses cheveux avaient poussé et pendouillaient sans grâce autour de son visage, et ses yeux étaient cerclés de rouge. Le ronronnement de Blue emplit le hangar, tinté de panique, et Meri se tourna lentement vers elle. Elle arborait un air de femme brisée se raccrochant au bord d'une falaise. Elle ne pleurait pas, mais elle semblait à deux doigts de craquer quand elle leva le bras pour effleurer le museau de Blue.

Ce geste brisa le sort qui avait cloué Allura sur place et elle fonça en direction de la navette de Meri, la vue brouillée de larmes.

— Meri !

Meri pivota et son expression chiffonnée éclata enfin. Elle trébucha sur la rampe et Allura la rattrapa en bas, l'écrasant contre elle. Elle relâcha un peu son étreinte quand Meri poussa un soupir de douleur, prenant conscience de sa fragilité. Elle n'était que l'ombre d'elle-même, dénuée de substance même alors qu'elle était enfin entre ses bras.

— Lura ? souffla Meri, la voix tremblante. C'est vraiment toi ?

— Oui, répondit Lance, apparaissant soudainement à côté d'Allura, posant la main sur l'épaule de Meri en adressant à Allura un sourire triste. Tu es rentrée, Meri. Ce n'est pas une illusion. Je sais que tu peux le sentir.

Meri leva la tête pour le regarder et, pendant qu'ils s'inspectaient l'un l'autre, Shiro toucha le coude d'Allura, la faisant se retourner.

— Elle a besoin de repos, murmura-t-il. Et si tu l'emmenais au calme ? Je viendrai vous chercher dès qu'on a des nouvelles.

Allura faillit protester. Elle savait que Shiro disait ça pour qu'elle se repose autant que Meri et elle ne pouvait pas nier qu'elle en avait besoin. Mais il y avait tant à faire…

Cependant, Meri restait accrochée à elle et à Lance, pleurant doucement contre l'épaule de ce dernier, et Allura ne l'aurait laissée seule pour rien de moins que l'apocalypse. Peut-être même pas. Elle rencontra le regard de Shiro et acquiesça.

— Dès que vous avez des nouvelles, insista-t-elle.

— C'est promis. Va. Vous en avez toutes les deux besoin.

Allura n'avait rien à y redire. Elles se retirèrent au plus profond du bunker où se trouvaient les unités résidentielles affectées aux paladins et à leurs familles. Plusieurs loquets étaient rouges, quelques murmures traversant les portes. Allura et Meri se dirigèrent vers une pièce ouverte et plongée dans la pénombre. Meri ne lâcha pas Allura d'un iota tout du long, le regard rivé au sol. Elle ne disait rien et Allura ne voulait pas la forcer. Comme elle portait toujours la tunique des druides, Allura lui dégota un pyjama dans le petit placard de la chambre. Elle-même se défit de son armure pour se changer. La sueur et la saleté de la bataille du jour se rappelèrent à elle, la faisant grimacer. Elle aurait bien aimé prendre une douche, quitte à prendre du temps pour elle.

Mais quand elle se retourna, elle vit que Meri n'avait pas bougé de sa place au pied du lit. Le pyjama reposait toujours sur ses genoux et elle regardait le tissu s'imbiber des larmes qui tombaient de son menton.

Allura s'assit à côté d'elle, posant une main sur sa joue.

— Qu'est-ce qui ne va pas ?

Meri secoua la tête, essuyant ses larmes de la paume de sa main.

— Rien. Pardon.

Allura lui prit la main, cherchant à lui offrir un peu de réconfort.

— Je peux t'aider ?

Meri serra les paupières, mais laissa Allura lui retirer ses robes et la tenue noire qu'elle portait en dessous. Les déchirures et marques de brûlure sur le tissu n'étaient qu'un avant-goût des coupures, bleus et cloques sur sa peau, mais Allura ne dit rien. Meri n'avait pas semblé avoir besoin d'une capsule de soin et, ce qui la convainquait davantage, aucun de ses co-paladins n'en avait parlé.

Meri avait surtout l'air d'avoir besoin de dormir. Elle n'avait pas demandé pourquoi Coran n'était pas venu l'accueillir, ce qui était sûrement pour le mieux. Allura lui en parlerait quand elle se serait reposée et aurait retrouvé un peu de substance. Si elle le faisait maintenant, Meri allait vouloir persévérer malgré son état.

Une fois Meri changée, elles se glissèrent dans le lit. Allura s'allongea la première, arrangeant les oreillers dans son dos. Meri trouva de la place entre ses jambes, reposant la tête sur son épaule, et Allura les emmitoufla dans la couverture avant de placer ses mains sur les hanches de Meri.

— Dors, lui murmura-t-elle. Tu es en sécurité.

Meri se laissa convaincre sans mal. Elle se détendit presque aussitôt, ses larmes mouillant le haut d'Allura pendant quelques minutes, avant que sa respiration crispée ne s'adoucisse enfin.

Allura la regarda dormir, le cœur dans la gorge. Elle avait peur de fermer les yeux, comme si Meri allait disparaître dans la nuit. Cela faisait si longtemps qu'elles ne s'étaient pas vues, si longtemps qu'elles ne s'étaient pas parlé. D'autres avaient encore besoin d'elle. Coran, les enfants, tous ceux qui étaient restés à bord du château-vaisseau. Dans quelques heures, avec un peu de chance, ils partiraient mener une autre bataille. Allura devrait profiter de ce répit pour se reposer.

Mais elle savait qu'elle en serait incapable.

Elle resta donc allongée là, fascinée par le trop faible poids de Meri contre son torse, et regarda les minutes s'écouler sur le réveil à côté du lit.

 


 

— Alors ? demanda Karen, son regard passant de Matt à Akira.

Akira grimaça et secoua la tête.

— Je suis désolée, Karen. Je n'en sais rien.

Matt serra les poings sur les contrôles de Red. Il ne dit rien, les faisant simplement pivoter pour foncer sur le prochain astéroïde. Akira voulait le calmer, mais même s'il avait su comment faire, il ne pensait pas que Matt aurait apprécié. Sans autre piste à leur disposition, ils avaient rejoint Jessaranti, la dernière destination connue de Pidge et de Ryner. Certes, plus de vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis. Akira n'avait pas tous les détails, mais il avait cru comprendre que Karen et les autres avaient perdu contact avec eux un peu avant de recevoir l'alerte concernant New Altéa.

C'était au moins un point de départ et Red ne lui avait rien dit, de toute manière. Il s'était habitué à percevoir sa voix presque inaudible dans les recoins de son esprit. Depuis son arrivée impromptue sur la planète mère, elle semblait avoir été une présence constante, peu bavarde, mais toujours là pour le pointer dans la bonne direction.

Ces dernières heures, cependant, rien. Elle s'était retirée de son esprit vers la fin du combat à New Altéa et il ne l'avait plus sentie depuis. Il avait espéré que la recherche de Pidge la motiverait à lui tendre à nouveau la main, mais rien n'avait changé.

Matt n'arrivait pas non plus à grand-chose en fouillant les lieux à l'ancienne. Il leur avait fait traverser la ceinture d'astéroïdes, chacun observant son côté de la vitre à 360 du cockpit en espérant apercevoir le lion vert ou des décombres qu'elle aurait pu laisser dans son combat contre la dernière monstruosité d'Haggar.

Val gigotait sur l'accoudoir du siège d'Akira. Il s'était installé à la place de Keith : pas qu'il s'y sentait le bienvenu, mais il avait une meilleure vue qu'assis contre le mur. Val s'était mise à côté de lui et Karen faisait les cent pas derrière eux, son stress tissant une toile de nervosité sur le cockpit.

— Ils ont trouvé quelque chose ici, marmonna-t-elle. C'est forcé.

Val plaça une main sur le bras d'Akira alors qu'il ouvrait la bouche et il se ravisa dans un soupir. Pourquoi était-il là si Red ne comptait pas l'aider ? Keith aurait dû y aller à sa place. Au moins, il aurait pu empêcher Matt de se perdre dans ses pensées.

Mais bon, s'ils avaient laissé Keith à New Altéa, c'était aussi pour lui épargner cette tempête émotionnelle et la culpabilité d'abandonner Lance. Akira avait remarqué son indécision quand Matt et Karen avaient annoncé leur départ. Matt devait aussi s'en être aperçu. Son adelphe avait peut-être disparu, mais ceux de Lance aussi. Keith ne pouvait pas être aux deux endroits à la fois, alors Matt avait pris la décision à sa place. Maman dit que Pidge n'est plus en danger. Les autres vont avoir besoin de toi plus que nous.

Keith n'avait pas semblé convaincu et, en réalité, Akira avait hésité à le laisser, repensant à la manière dont il s'était crispé en apercevant sa mère à l'autre bout de la pièce. Puis Nyma, étrangement, s'était approchée d'Akira, lui avait donné un coup de poing à l'épaule et lui avait promis de garder un œil sur Keith en son absence.

Purée, peut-être même que Nyma aurait mieux fait d'y aller à sa place. Elle n'aurait pas fait pire qu'Akira.

— Attendez, dit Karen, surgissant aux côtés d'Akira. C'est quoi, ça ?

Après un court silence, Matt fit pivoter Red et Akira perdit de vue le petit point sur l'astéroïde que Karen avait désigné. Karen rejoignit Matt et Val la suivit. Akira faillit les imiter, mais Matt appuya sur l'accélérateur avant même qu'il ne puisse se lever, le plaquant contre le dossier de son siège. Val tituba en jurant.

Akira la rattrapa et ils purent se placer à côté de Matt et Karen quand Red perdit son élan. L'astéroïde ressemblait en tout point aux autres, sauf qu'un bâtiment s'y trouvait. C'était une sorte de base avec cinq dômes extérieurs, dont l'un ressemblait à un œuf écrabouillé.

— Ils sont passés par là, dit Matt. C'est récent.

Akira jeta un œil à l'écran qui affichait les relevés de quintessence du dôme. Les scanners n'en distinguaient plus que quelques traces qui auraient tôt fait d'être effacées entièrement par le vide de l'espace. Akira ne saurait dire quand la bataille avait eu lieu, mais il avait l'horrible sensation que c'était ici que Ryner avait perdu la vie.

— D'accord, dit Karen en prenant une inspiration tremblante. Où est-iel allé·e ensuite ?

Matt ouvrit la bouche, mais il n'avait pas la réponse. Il jeta un regard démuni à Akira, qui n'était pas plus avancé que lui.

— Bon, si on y réfléchit, dit Val, si c'est là que Ryner… (Elle hésita, puis alla de l'avant.) Iel a dû aller chercher de l'aide. Iel n'est pas retourné·e au château, donc il faut voir à quel autre endroit iel aurait pu penser. Olkarion, peut-être ?

Akira attendit un éclat d'inspiration, une épiphanie soudaine lui confirmant que Val avait raison ou niant sa théorie avec véhémence. Même si Red ne lui donnait plus d'indications, elle aurait pu répondre à celles des autres… Mais elle n'en fit rien et Matt regardait toujours Akira comme s'il détenait la clé de tous les secrets de l'univers.

Il devait avoir vu un truc dans la tête de Keith pour lui faire confiance à ce point.

Akira haussa donc les épaules.

— Ça me paraît logique, dit-il.

Matt acquiesça, entrant les coordonnées d'Olkarion d'un geste mou. Red ouvrit un trou de ver et ils y plongèrent.

Akira ne pouvait que prier pour que l'instinct de Val soit meilleur que le sien.

 


 

Ils avaient préparé une clairière entière dédiée à Ryner au centre du bosquet d'héritage, en haut d'une petite colline où le feuillage laissait passer le soleil pour en abonder la future pousse. C'était une place d'honneur que Ryner méritait amplement.

À mesure que la journée avançait, Pidge avait moins de mal à détacher son esprit des échos de celui de Ryner. Iel se souvenait d'elle comme elle était lors de leur première rencontre, bâtissant un nouveau foyer avec sa nation rebelle au cœur de Vivasi. Pidge n'avait jamais apprécié à sa juste valeur le sacrifice qu'elle avait fait en laissant tout ça derrière elle pour rejoindre les paladins.

Iel sentait désormais l'écho de ce sacrifice et le repoussait vaillamment. La soirée s'était écoulée dans le brouillard tandis qu'iel se vautrait dans les vestiges de leur lien, s'agrippant aux endroits où les souvenirs et les pensées de Ryner s'étaient emmêlés avec les siens. C'était autant de petits trous noirs qui menaçaient de l'engloutir et de l'écraser et, chaque fois qu'iel entrait en contact avec un horizon des événements, il lui fallait des heures avant de se souvenir de qui iel était et où iel se trouvait.

Mais ces vides n'étaient pas les seules traces de la mort de Ryner. Une part de Pidge était morte aussi, d'une taille qu'iel ne saurait évaluer pour l'instant.

Le soleil se couchait désormais et Pidge avait un peu retrouvé pied. Iel faisait de son mieux pour ne pas ressombrer. Iel devait garder les idées claires pour pouvoir se racheter. Aransha lui avait demandé de participer à la plantation. Elle était autrefois le bras droit de Ryner et avait pris sa place à la tête de leur cellule après son départ. En un sens, elle et Pidge se ressemblaient.

S'agenouiller à côté d'elle sur la terre fraîche d'une nouvelle tombe restait très difficile. Aransha mit la graine dans le trou creusé au-dessus du corps de Ryner, la couvrit de terre, posa les mains sur le petit monticule et attendit Pidge.

C'est trop tôt, je ne peux pas.

Tout s'était enchaîné si vite. Le combat contre son père, Ryner s'écroulant, rendant son dernier souffle. L'arrivée sur Olkarion. Et maintenant, l'enterrement. L'heure des adieux.

Iel ne pouvait pas tourner la page comme ça.

Mais les traditions olkaris demandaient un enterrement rapide et privé. Ils n'embaumaient pas leurs morts et ne les mettaient pas dans des cercueils : les corps apportaient des nutriments à leurs arbres d'héritage et finissaient par ne faire qu'un avec eux. L'enterrement n'était pas non plus une cérémonie comme les funérailles sur Terre. Seule la famille immédiate y assistait, soit Pidge et Aransha, dans le cas de Ryner. Ceux qui voulaient la pleurer pouvaient venir les jours suivants et donner un peu de leur quintessence à la pousse d'héritage.

Quelques heures seulement s'étaient écoulées depuis le décès de Ryner, mais Pidge pouvait voir la forme de ses traditions dans les souvenirs qui lui restaient d'elle. Étant donné le rôle qu'iel avait joué dans sa mort, le moins qu'iel pouvait faire était de lui donner l'enterrement qu'elle aurait voulu.

Iel se pencha donc pour poser les mains sur le sol à côté de celles d'Aransha. Ça lui rappela le jour où iel s'était rendu·e pour la première fois dans le jardin que Ryner avait installé dans le hangar de Green. Pidge avait plissé le nez et l'avait qualifié d'invasion de mauvaises herbes. Ryner avait souri et avait attendu qu'iel s'adoucisse pour lui proposer de s'essayer au jardinage. Et malgré toutes ses protestations, malgré tous ses commentaires désobligeants sur ce jardin… c'était une des seules choses au château qui n'avait appartenu qu'à Ryner.

Plus personne n'était là pour en prendre soin, désormais. Il n'y avait que Pidge, qui avait l'opposé de la main verte, si cela avait un nom.

— Doucement, dit Aransha. La graine va faire le plus gros du travail.

Elle rassembla sa quintessence dans la paume de ses mains et Pidge l'imita, l'esprit tombant dans des dérives familières, dans une absence si profonde qu'elle occultait tout le reste.

Iel retira brusquement ses mains, des larmes lui échappant à chaque battement de paupières. Iel se détacha de l'ombre de Ryner, s'efforçant de garder sa maîtrise de soi. Iel était Pidge Holt, paladin vert de Voltron. Iel devait s'en souvenir. Et iel savait comment accélérer la pousse des plantes, surtout les plantes olkaris. Ryner lui avait certes montré comment faire au début, mais iel avait ensuite tout appris de son côté. Iel savait le faire et iel avait sa couronne amplificatrice sur la tête pour l'aider. Ça n'avait rien de difficile.

Iel devait simplement faire attention à ne pas emprunter le mauvais chemin mémoriel et finir dans un esprit qui n'était plus là pour l'accueillir.

Heureusement, Aransha n'avait pas menti : la graine de Ryner faisait quasiment tout le travail. Il fallait juste lancer la germination en lui offrant un peu de quintessence. Elle poussa incroyablement vite : c'était comme regarder une vidéo en accéléré de la vie d'une plante. Un petit bouton jaunâtre traversa le sol, devint un frêle semis avec ses premières feuilles, puis se transforma en arbrisseau d'un mètre de haut, tout ça en une poignée de secondes.

Pidge se retrouva soudainement agenouillé·e devant un petit arbuste d'un an ou deux. Son tronc était encore fin et flexible, mais il avait une belle couronne de feuilles d'un émeraude profond et vibrant. L'écorce était couleur de l'argent, douce et chatoyante, et Pidge dut la toucher pour se convaincre que ce n'était pas du métal.

Aransha se redressa, assise sur ses talons, et poussa un long soupir. C'était fini. Ryner était morte pour de vrai, maintenant. Enterrée, un héritage poussant sur sa tombe… Pidge ne pouvait plus se persuader qu'il y avait eu une erreur, qu'iel avait dû se tromper.

Ryner était morte et Pidge était seul·e, la moitié d'un esprit partagé arraché et rongé par les vers, sa putréfaction menaçant de se propager au reste.

Le mieux serait de partir retrouver les autres. C'était ce que Ryner avait voulu et, quand bien même Pidge ne l'avait pas écoutée à temps pour la sauver, ce n'était pas une raison pour ne pas le faire maintenant. Iel devrait rentrer, en parler aux autres, chercher de l'aide…

Et après ? Allait-iel mêler le reste de sa famille, tous ses amis, tous leurs alliés, à ce combat ? Et si c'était Matt qui se prenait un tir la prochaine fois, ou Shiro, ou Keith ? Qui serait la prochaine personne à mourir à la place de Pidge ? Des scènes se rejouaient dans son esprit : des images de Ryner, de son père, des souvenirs frappants du trou dans le ventre de Ryner et du son désespéré de ses derniers soupirs. (De l'obscurité prenant toute la place, de la douleur disparaissant, de l'infinité terrifiante et incompréhensible qui prit sa place.)

Sauf que dans ces visions, c'était Matt qui mourrait. C'était Lance, Allura, Akira, sa mère. Pourquoi le voyait-iel si clairement ? Iel oubliait son propre nom une seconde sur deux, mais le moment de la mort de Ryner lui revenait avec une clarté parfaite pour se rejouer dans une boucle infinie et variée au thème macabre ?

Elle avait peut-être eu raison d'essayer de tuer son père. Il n'était peut-être plus possible de le sauver. Pidge allait peut-être causer la mort d'encore plus de monde s'iel continuait de se raccrocher à cet espoir sans fondement.

Iel pénétra dans la forêt d'un pas titubant, trébuchant sur des racines tandis que le crépuscule s'installait et fonçait le ciel et que les voix des Olkaris s'effaçaient jusqu'à n'être plus que des murmures inaudibles. Iel avait l'impression d'être observé·e, jugé·e et iel força l'allure tandis qu'un étau se refermait autour de son cœur.

Non.

Iel refusait de croire que son père ne pouvait plus être sauvé. Même s'il avait tué Ryner, même s'iel n'avait vu aucune trace de lui dans le sourire froid et sadique qui l'avait pourchassé·e dans l'obscurité de la base de Jessaranti, il devait être là, quelque part. Shiro et Allura n'avaient pas été détruits quand Haggar avait pris leur contrôle.

Et donc ? Qu'allait-iel faire ? Choisir son père et risquer la mort d'un autre ? Ou mettre un terme à son existence, quitte à ce que Ryner soit morte en vain ?

Iel commençait à voir flou et finit par tomber contre un arbre, la panique lui serrant la gorge. Iel n'arrivait plus à respirer correctement, et ce, sûrement depuis plusieurs minutes. C'était difficile à dire. Tout était difficile à dire.

Iel voulait se réveiller de ce cauchemar.

Son corps ne voulait rien d'autre que de se glisser dans la noirceur de la forêt, de laisser son esprit pénétrer un horizon des événements et disparaître jusqu'à ce que tout cesse de lui paraître si réel.

Mais iel continua d'avancer en titubant, en trébuchant sur les racines et en suivant des trains de pensées qui ne menaient nulle part, jusqu'à s'arrêter devant le lion vert. Même de l'extérieur, iel pouvait sentir sa douleur pulser à ses tempes, une migraine sourde rendant toute pensée laborieuse.

Tant mieux. Iel ne voulait plus réfléchir.

Iel voulait récupérer son père. Tout le reste n'avait plus d'importance.

 


 

À la dernière visite de Matt, Inanimasi sortait tout juste de la guerre. Des bâtiments démolis, du sang et des sentinelles en miettes décoraient toutes les rues de la gigantesque cité olkari. Ce n'était rien comparé à la destruction à laquelle il venait d'assister sur New Altéa, heureusement, mais cela restait des cicatrices évidentes aux yeux de tous.

Depuis, ces cicatrices avaient guéri. Certes, de temps à autre, Matt remarquait un bâtiment ou un monument à l'air nouveau, mais la plupart se fondait parfaitement avec le reste de la ville. Tout était d'un ordinaire incroyable, selon les standards de guerre : la technologie s'étendait partout de façon déconcertante, mais tout était si paisible. De jeunes adultes, visiblement bourrés, ou défoncés, ou en tout cas dans un état d'altération considéré amusant par les Olkaris, sortaient de boîtes de nuit, leurs rires et conversations éclatant dans les rues. Dans un parc, il restait la scène d'un concert avec plein de détritus tout autour pour attester du spectacle qui avait eu lieu récemment.

Matt n'avait pas l'heure locale, mais il devait être tard et chaque parcelle de son corps répugnait à s'approcher des traînards dans les rues. L'incertitude le rongeait. Il était fort possible que Pidge soit venu·e ici, mais ils n'en avaient aucune preuve et rien dans la ville ne semblait l'indiquer. Ils avaient décidé de se rendre au district du capitole, mais même là, il y avait une demi-douzaine d'hôpitaux dans lesquels Pidge aurait pu emmener Ryner.

Akira était resté avec Red, espérant qu'un peu de méditation l'aiderait à se synchroniser avec elle.

Elle les rejetait.

Matt avait cru, au début, que c'était sa panique qui obstruait le lien, qui étouffait la voix de Red dans un torrent de peur et de scénarios catastrophiques. Mais si Akira avait le même problème…

Matt ne pouvait pas en vouloir à Red de les repousser, même si c'était frustrant que cela arrive maintenant. Son dernier paladin avait trahi l'équipe. Avait essayé de tuer Matt. Avait emporté le château-vaisseau, avec Coran et son équipage et plusieurs douzaines de civils, y compris des enfants. Les vieilles cicatrices laissées par la trahison de Keturah avaient été brutalement rouvertes et mises à vif.

C'était une situation merdique, voilà tout.

Mais Pidge aussi avait disparu, se retrouvait seul·e et peut-être blessé·e, et Matt ne pensait pas être en mesure de réconforter son lion quand la panique bouillonnait si près de la surface. Il espérait qu'Akira allait mieux s'en sortir que lui, pour leur bien à tous.

En attendant, Matt en était rendu à explorer Inanimasi au beau milieu de la nuit en compagnie de sa mère et de Val, avec des airs ahuris de touristes s'étant perdus en pleine visite. Matt ne savait pas où ils allaient, mais ses pieds refusaient de ralentir : il avançait d'un pas vif et aurait laissé les autres derrière lui si elles ne faisaient pas un effort pour tenir son rythme.

— Nous ne sommes pas loin de l'université, dit soudainement Karen, sa voix brisant le silence fragile.

Val tourna la tête.

— Tu penses qu'iel y est allé·e ?

Karen hésita.

— Je n'en sais rien. Mais Ryner avait des amis sur place. Des collègues. L'un d'entre eux a peut-être appris la nouvelle.

Et même dans le cas contraire, ils sauraient comment obtenir des informations, contrairement à eux qui n'étaient que des étrangers. Si tant est que quelqu'un était encore à l'université à cette heure. Pourquoi fallait-il qu'il fasse nuit maintenant sur cette planète ?

Comme ils n'avaient pas d'autres idées, ils entrèrent dans le campus assombri. Quelques lumières éclairaient encore les couloirs résidentiels, mais la plupart des bâtiments étaient plongés dans le noir, leurs portes verrouillées. Karen plissa les yeux pour déchiffrer les panneaux devant lesquels ils passaient, illuminant les caractères avec le flash de son téléphone pour activer le traducteur de Pidge. Les bâtiments n'étaient pas nommés en fonction de leurs spécialités ou des départements qui s'y trouvaient, mais après des personnes qui avaient sûrement donné de l'argent à l'université ou qui s'étaient fait un nom après leurs études. Matt n'y comprenait donc rien, mais Karen se contentait de faire claquer sa langue et de marmonner dans sa barbe jusqu'à ce qu'ils parviennent devant le « Centre Tchilussa ».

La porte était fermée et Karen jura en tapant du poing sur le métal lisse. Elle lâcha l'affaire après un moment et étudia la façade du bâtiment. Matt remarqua en même temps qu'elle que quelques fenêtres étaient allumées au bout du centre, et il échangea un regard alarmé avec Val quand Karen s'y dirigea d'un pas décidé. La lumière se trouvait au troisième étage, ce qui était bien trop haut pour pouvoir regarder par les fenêtres, mais Karen ne comptait pas laisser ce petit détail l'arrêter. Elle inspecta le sol jusqu'à trouver un galet et le jeta sur une vitre.

Le premier jet manqua de force, alors elle se baissa et ramassa d'autres cailloux pour retenter sa chance, encore et encore, jusqu'à finalement parvenir à toucher sa cible. Personne ne vint aussitôt voir ce qui se passait, alors elle continua de jeter des pierres jusqu'à ce que Val l'interrompe d'une main prudente sur son épaule.

— Euh… Mme H ?

Karen la délogea d'un haussement d'épaule et jeta un autre caillou.

— Vous êtes sûre que c'est la meilleure façon de faire ?

— À moins que l'un d'entre vous connaisse le numéro de téléphone d'une des personnes dans cette pièce, je ne vois pas d'autre solution, répondit Karen.

Matt était plutôt d'accord avec elle et, quand Val lui jeta un coup d'œil, il haussa simplement les épaules et se mit à chercher des cailloux à passer à sa mère. Val poussa un soupir et leva les mains en signe de reddition.

Ça prit quelques minutes, mais quelqu'un finit par venir à la fenêtre. Une paire d'yeux déjà bien grands s'écarquillèrent : l'armure de paladin était reconnaissable entre mille, que l'homme sache à qui il avait affaire ou non. Il leur fit un signe de la main, puis pointa du doigt la porte d'entrée. Karen eut un sourire triomphant et rebroussa chemin.

L'Olkari les rejoignit à l'entrée, leur ouvrant la porte.

— Paladins, dit-il, le souffle court. Veuillez m'excuser. Je ne savais pas que vous étiez en chemin.

— Ce n'était pas prévu pour nous non plus, en réalité, dit Val. Nous sommes désolés de vous déranger si tard.

L'homme agita la main, tourna les talons et leur fit signe de le suivre vers le laboratoire ou bureau dans lequel il travaillait.

— Ne vous excusez pas. Nous comprenons l'urgence de la situation et je vous assure que nous y travaillons tous d'arrache-pied.

Karen s'arrêta.

— Ah… Ah bon ?

— Bien sûr. Nous n'avons pas encore de résultats pour le moment, je le crains, mais votre aide sera la bienvenue. Déterminer la trajectoire d'un trou de ver à distance est loin d'être facile et demande beaucoup de calculs. Je ne sais pas si vous avez des compétences en la matière, mais–

— Excusez-moi, l'interrompit Karen en levant la main. Pourquoi parlez-vous de trous de ver ? Je ne…

Mais Matt venait de comprendre.

— Vous essayez de localiser le château-vaisseau.

L'homme parut confus.

— Bien sûr. Nous avons rassemblé une équipe dès que le paladin Shiro nous a contactés. D'autres personnes viennent nous aider à mesure qu'ils se réveillent et lisent la note interne que nous avons envoyée. Soyez certains que nous n'en avons plus pour longtemps.

— Oh, c'est… c'est très gentil à vous, dit Karen. Merci. Mais ce n'est pas pour ça que nous sommes là.

Ce fut au tour de l'Olkari d'être perdu, son antenne s'agitant alors qu'il l'étudiait du regard.

— Ah non ?

Karen secoua la tête.

— Mon plus jeune enfant est le paladin vert, Pidge. Iel était avec Ryner hier quand…

Elle marqua une pause, prenant une profonde inspiration.

— Ryner est morte. Nous espérions que Pidge soit venu·e ici.

L'homme resta bouche bée, la main figée à mi-chemin du bouton d'appel de l'ascenseur, dévisageant Karen sans même battre des paupières.

— Ryner est morte ?

Karen plissa les lèvres et hocha la tête.

— Je suis désolée de vous l'apprendre. Visiblement, vous n'avez aucune nouvelle de Pidge, mais si vous savez qui contacter, si vous connaissez un moyen de savoir s'iel a emmené Ryner dans un hôpital en ville ou si quelqu'un a aperçu le lion vert…

L'homme se secoua.

— Bien sûr.

Il appuya sur le bouton d'appel.

— Allons à l'étage. Je vais vous faire un peu de thé et vous pourrez vous reposer pendant que je passe quelques appels. S'iel est ici, nous le saurons bien assez tôt.

 


 

Akira était agenouillé sur le sol du cockpit de Red, les mains sur les genoux, les yeux fermés, chaque recoin de son esprit tourné vers le lion qui l'entourait. Ses épaules remontaient sans cesse jusqu'à ses oreilles et il devait se rappeler de se détendre. Il n'allait rien forcer quand Red était concernée.

— Je sais que tu es là, dit-il, la voix éraillée par la fatigue et la frustration.

Son dernier réveil sur la planète mère lui semblait à des siècles de là : entre temps, il était passé par trois planètes, une ceinture d'astéroïdes et environ vingt-quatre heures. Akira avait beau vouloir la surmonter, la fatigue commençait à peser vraiment lourd.

Mais il ne pouvait pas encore s'écrouler. Pas tant qu'ils n'avaient pas retrouvé Pidge.

L'air ambiant restait figé et muet, sans aucun murmure ou grognement de métal pour lui indiquer que Red l'écoutait, mais Akira savait qu'elle le faisait. Comment pouvait-il en être autrement ?

— C'est à cause de Keturah ? risqua-t-il. Parce que si c'est le cas… Merde, Red, je comprends. Ce qu'elle a fait, c'est vraiment horrible, et je comprends que tu as besoin d'espace. N'importe quel autre jour, je t'aurais laissé tranquille. Mais il y a Pidge. Aucun appel ne passe et Karen n'a aucune info de Green… S'iel n'est pas ici, on n'a aucune piste. Tu ne peux pas… ?

Il écarta les bras dans un geste impuissant. En vérité, il s'en voulait énormément d'en demander tant à Red après ce qui s'était passé avec Keturah. Ce n'était pas par banalité qu'il disait qu'il comprenait, mais Red était peut-être la seule en mesure de les aider à trouver Pidge. Ne pouvait-elle rien lui donner ? Ne pouvait-elle pas au moins lui parler, ou parler à Matt, ou à n'importe qui d'autre ?

Elle n'avait eu aucun problème à entrer dans sa tête quelques heures plus tôt, se servant de lui pour éclater un robeast à forme de lion, comme un prototype miniature de Dark Green.

— Est-ce que j'ai fait quelque chose qui ne fallait pas ? demanda-t-il, levant la tête pour regarder autour de lui. Si c'est le cas, je suis désolé. Je veux arranger les choses si possible, mais juste, je t'en prie. Pidge est complètement seul·e là dehors. Il faut qu'on retrouve sa trace.

Aucune réponse.

Akira resta sans bouger quelques minutes, tendant l'oreille en espérant percevoir la voix de Red dans le silence bourdonnant autour de lui, de la sentir le pousser dans une direction, n'importe laquelle. Mais elle lui avait claqué la porte au nez si fort que c'était comme s'il n'était même plus son adjuvant. Il n'avait aucune conscience de l'esprit contenu par la coque du lion et encore moins de Matt, où qu'il soit dans la ville.

Ils s'étaient posés dans un des aérodromes, qui étaient ici des structures massives en lévitation à plusieurs mètres au-dessus de la ville. Olkarion connaissait un essor de tourisme intergalactique et la situation immobilière étant ce qu'elle était, le seul endroit où abriter des vaisseaux en visite était dans le ciel, sur des plates-formes qui suivaient un court itinéraire pour éviter de bloquer le soleil. Il y avait des navettes pour la surface à toute heure, mais de là-haut, Akira avait une vue imprenable sur la ville : elle s'étendait à ses pieds, éclairée par des lampadaires, des panneaux lumineux et des lumières aux fenêtres. À l'est, les montagnes se découpaient contre le ciel et les premiers rayons du soleil touchaient la forêt au-delà.

La forêt.

L'idée lui vint dans une décharge d'énergie telle qu'il crut un instant que Red avait décidé de rouvrir leur lien, finalement. Mais il manquait ce sentiment d'urgence qui accompagnait les instincts de Red, ainsi que le sentiment de certitude absolue. Il lui suffit d'y penser pour se mettre à douter.

L'intercom afficha alors un appel entrant et Akira l'accepta sans quitter l'horizon du regard.

— Hey, lui dit Matt. On est sur le chemin du retour. On a contacté tous les hôpitaux de la zone, les collègues de Ryner et même les forces de police. Personne n'a vu Pidge, Ryner ou le lion vert. Du nouveau de ton côté ?

— Pas vraiment… dit Akira. Mais avant qu'on parte, passons par la forêt. La cellule de Ryner n'est jamais retournée en ville après l'occupation. Pidge l'a peut-être emmenée là-bas.

 


 

Akira avait raison. Karen le sut dès qu'ils passèrent au-dessus de la clairière au centre du camp dans lequel l'ancienne cellule de Ryner résidait toujours. Ils avaient rendu leurs constructions un peu plus permanentes ces derniers mois, mais la plupart de ce que Karen pouvait voir semblait pouvoir être abandonné ou démonté à tout moment. Après une décennie à fuir, ce peuple avait développé certaines précautions dont il n'était pas simple de se défaire après seulement quelques mois de liberté.

Aransha fut la première à les accueillir, postée à l'orée de la clairière en attendant qu'ils se posent, avant de venir les rejoindre à la base de la rampe. Elle avait une petite mine et Karen sentit un mélange de soulagement et d'inquiétude en la voyant.

— Iel est là ? demanda-t-elle, le souffle court, dès qu'elle fut assez proche pour le faire sans crier.

L'antenne d'Aransha s'inclina vers l'arrière.

— Iel l'était il y a peu de temps. Il semblerait qu'iel soit parti·e dans la nuit sans le dire à personne.

— Putain, siffla Matt.

Il tourna les talons, remontant la rampe à moitié, avant de redescendre aux côtés de Karen.

— Où est-iel allé·e ? Pourquoi ? Est-ce qu'iel va bien ?

— Aussi bien que possible après avoir enterré une amie, dit Aransha. Je lui ai suggéré de se reposer, mais iel… Eh bien, iel était bouleversé·e et semblait vouloir être seul·e, alors j'ai pensé lui faire preuve de respect en lui accordant un peu d'espace. Je suis désolée.

— Ce n'est pas votre faute. Pidge peut se montrer… têtu·e, quand iel le veut.

Karen dut fournir un effort pour garder un ton calme. Elle avait déjà laissé sa frustration faire de Keena son ennemie. Il valait mieux ne pas créer d'autres embrouilles si elle pouvait l'éviter.

— Iel n'a rien dit pour indiquer où iel pourrait être allé·e ? Peut-être le nom d'une personne auprès de laquelle iel voulait se rendre ?

Aransha fit non de la tête.

— Iel n'a pas dit un mot depuis son arrivée. En tout cas, pas à moi. J'ai déjà commencé à me renseigner autour de moi, mais pour être honnête, je ne sais pas si cela donnera quoi que ce soit.

Le cœur de Karen sombra. Elle savait parfaitement de quel genre de silence parlait Aransha. Le stress avait tendance à rendre Pidge plus… plus loquace, plus sur la défensive, plus concentré·e, plus sonore, plus prompt·e à s'énerver et toujours à fleur de peau. Mais ce n'était pas sans limite. S'iel était poussé·e trop loin, jusqu'à heurter un mur, alors ce n'était plus une boule de nerf à la langue acérée qu'il fallait affronter, mais une coquille vide et silencieuse. Karen et Pidge se prenaient souvent le bec quand iel était stressé·e, mais quand Pidge finissait par se bloquer et se replier totalement, Karen prenait peur.

— Vous avez enterré Ryner ? demanda Val d'une petite voix. Vous… Vous avez vraiment… Elle est…

Karen pivota et vit trois visages blêmes autour d'elle. Val était au bord des larmes, Matt semblait prêt à en découdre avec la première personne qui se mettrait sur sa route et Akira avait un air d'enfant perdu.

Ils n'y avaient pas cru.

Oh, ils ne l'admettraient jamais, surtout pas devant Karen. Ils comprenaient tous suffisamment bien le fonctionnement des liens adjuvants pour savoir que quand elle disait que Ryner était morte, ce n'était pas qu'un mauvais pressentiment ou ses craintes qui se jouaient d'elle. Mais il y avait une différence entre savoir que quelque chose était vrai et le sentir, et il semblait que la réalité venait seulement de les rattraper.

L'expression d'Aransha s'adoucit et elle fit un pas en arrière, esquissant un geste vers l'orée de la clairière.

— Je peux vous emmener au bosquet d'héritage, si vous souhaitez lui rendre hommage.

Matt frémit d'une façon indiquant qu'il n'en avait vraiment pas envie, mais Karen s'était avancée avant que les autres n'aient le temps de répondre. Ryner avait été une femme exceptionnelle et une amie. Karen aurait voulu mieux la connaître. Elle s'était toujours plus concentrée sur Pidge et, même après se l'être avoué, ses efforts pour se rapprocher de Ryner avaient été au mieux médiocres. Elle pouvait se trouver autant d'excuses qu'elle le voulait, que c'était la guerre, qu'ils n'avaient pas le temps, que Ryner n'avait pas besoin d'autant de soutien que Pidge, mais le simple fait était qu'elle avait failli à ses devoirs d'adjuvante. Le moins qu'elle pouvait faire était de l'honorer dans sa mort.

Aransha les guida jusqu'au bosquet et Karen la suivit la tête haute, les yeux brûlants de larmes retenues. Val marchait à côté d'elle, silencieuse et repliée sur elle-même, les bras enroulés autour d'elle. Matt et Akira traînaient derrière, mais Karen ne se retourna pas pour vérifier qu'ils suivaient. Elle ne pouvait pas les forcer à venir s'ils n'étaient pas prêts et elle-même avait du mal à garder son sang-froid. Si elle ralentissait rien qu'un instant, elle craignait de perdre ses moyens.

Le bosquet ne ressemblait pas à un cimetière. C'était une moindre grâce. Si Karen avait dû s'agenouiller devant la tombe de Ryner, lire son nom et la date de sa mort gravés sur une pierre froide, comme l'avaient été ceux de Matt, de Sam et de Shiro sur une petite plaque à la Garnison, elle aurait craqué.

Au lieu de ça, elle se retrouva au centre d'un arboretum. Des arbres poussaient en rangées ordonnées, en variétés qui dépassaient son imagination. La plupart semblaient appartenir à une poignée d'espèces différentes : il y avait quelques conifères, un certain nombre d'arbres ressemblant à des chênes, quelques arbres fruitiers aux feuilles assorties, mais aux fruits de toutes les formes et couleurs. Cependant, au-delà de leur structure, de l'arrangement de leurs feuilles et parfois de leur forme, chacun d'entre eux semblait unique en son genre.

Les chemins qui traçaient chaque rangée étaient bien entretenus et quelques petites fleurs avaient été laissées en guise d'hommage aux pieds des arbres, surtout des plus jeunes, qui devaient signaler les décès les plus récents.

Il n'y avait pas non plus beaucoup de vieux arbres. Certains étaient certes plus vieux que Karen ne s'y attendait, à moins que ceux d'Olkarion ne poussent bien plus vite que ceux de la Terre, mais la majorité semblait à peine sortir du stage de l'arbrisseau et d'autres étaient encore plus jeunes que ça.

L'arbre de Ryner était le plus jeune de tous, mais même lui semblait avoir eu une bonne année de pousse. Aransha resta en retrait tandis que Karen s'approchait, son regard glissant sur le tronc argenté qui reflétait la lumière de l'aube et sur les bouquets de feuilles d'un vert profond. Il était d'une beauté pure, étincelante, et ne ressemblait en rien aux autres de son entourage. Certains arbres semblaient faits de métal, d'autres entièrement organiques, mais aucun n'arrivait à cet équilibre si délicat. On aurait dit une merveille mécanique magnifiquement détaillée, comme une plante lauréate d'un concours agricole cultivée avec le plus grand soin pour éviter la moindre tache ou cicatrice. Karen s'agenouilla dans la terre fraîche à son côté.

— Ryner m'avait parlé de ces héritages, dit-elle. Ce sont des arbres modifiés pour faire quelque chose pour la communauté après la mort.

Elle leva les yeux vers Aransha.

— Que fait celui-ci ?

— Nous ne le savons pas encore. Parfois, il faut du temps pour que l'héritage s'exprime entièrement, et Ryner était la seule à savoir comment cette graine a été programmée.

Karen acquiesça, trop transie pour ressentir autre chose qu'une légère déception. Elle ne saurait même pas dire pourquoi. Parce qu'elle ne pouvait pas satisfaire sa curiosité ? Parce que le monument commémoratif de Ryner n'était pas complet sans un héritage s'exprimant pleinement ?

Ou était-ce simplement qu'elle n'avait pas assez de temps pour digérer quoi que ce soit, ces jours-ci ? Alors qu'elle commençait à peine à assimiler une crise, une nouvelle tragédie survenait.

Le son de terre écrasée sous des semelles détourna son regard de l'arbre de Ryner et elle vit que Matt et Akira les avait finalement suivies. Les yeux de Matt étaient rouges, sa posture défensive, et Akira restait près de lui comme une sorte de garde du corps. Il lui serra l'épaule et Matt lui fit un faible sourire avant de s'agenouiller à côté de Karen pour regarder la jeune pousse.

— Désolé, dit-il, la voix rauque. Je n'arrive pas à croire qu'elle n'est plus là.

Karen le tira contre elle et embrassa le haut de son crâne.

— Je sais. Je n'y arrive pas non plus.

— Tu crois que Pidge va bien ?

Karen ne savait pas quoi répondre, alors elle le serra simplement un peu plus fort et regarda le vent agiter les feuilles émeraude de l'héritage de Ryner, priant pour retrouver Pidge le plus vite possible.

 


 

Ils ne restèrent pas longtemps. Pidge manquait toujours à l'appel et ils étaient tous rongés par l'anxiété et la fatigue. Ils voulaient juste retrouver Pidge au plus vite et s'assurer qu'iel allait bien.

Dans l'heure, ils étaient de retour dans le lion rouge, dans l'orbite d'Olkarion. Ils n'avaient toujours aucune piste et Akira avait commencé à faire les cent pas dans le cockpit, fusillant les contrôles du regard comme s'ils lui avaient porté offense. S'il n'était pas si fatigué, Matt aurait presque trouvé ça drôle.

Mais là, il se sentait juste vide.

— Elle ne te parle toujours pas ? demanda Matt.

Akira soupira, s'arrêtant pour laisser son front reposer contre le mur.

— Non. Et je ne comprends toujours pas pourquoi.

Dangereux.

Matt se redressa brusquement, le ton de l'avertissement de Red le faisant frémir de la tête aux pieds. C'était à peine un murmure dans son oreille et ça tenait plus d'une pulsion sauvage que de paroles distinctes.

Dangereux ? répéta-t-il. Qu'est-ce qui est dangereux ?

Red gronda, contrariée, et Matt eut l'impression qu'elle n'avait pas voulu qu'il l'entende. Elle se déroba quand il chercha à la sonder et il grogna, s'affalant sur son siège.

— Quoi ? demanda Akira. Elle t'ignore, toi aussi ?

— C'est tout comme. Elle a l'air de penser que c'est dangereux de… je ne sais pas. Te parler ? Va savoir pourquoi.

Akira garda le silence un long moment, sa frustration se muant en réflexion. Il leva le nez vers le plafond.

— C'est à cause de ce qui s'est passé tout à l'heure ?

Une pincée de culpabilité lui parvint de Red, rapidement ravalée. Matt pivota, mais Val le devança.

— Il s'est passé quoi, tout à l'heure ? demanda-t-elle.

Akira se passa les doigts dans les cheveux.

— J'en sais trop rien, en fait. J'étais avec Kolivan et son groupe et on est tombés sur un robeast qui ressemblait à un lion. Je pense qu'il était en partie lion, comme si Keturah avait prélevé des échantillons sur Red pour en faire une recréation.

Le cœur de Matt se serra et il se sentait tout électrique, la tourmente de Red faisant écho à la sienne.

— Elle a fait quoi ?

— C'est horrible, dit Val, l'air nauséeux.

— Ouais, fit Akira avec un sourire crispé. Quand Red l'a vu, elle… je crois qu'elle m'a en quelque sorte… possédé ? J'étais toujours conscient et tout, mais je ne pense pas que c'est moi qui tirais les ficelles. Red a paniqué quand elle s'en est rendu compte et je n'ai plus rien reçu d'elle depuis. Je ne sais pas si elle pense que je lui en veux ou autre, mais pas du tout.

Il se retourna, regardant Matt à travers ses mèches de cheveux.

— Tu peux lui dire que je ne suis pas en colère ? Je ne suis même pas sûr qu'elle m'écoute.

Matt n'était pas sûr qu'elle l'écoute davantage, mais il reporta son attention sur le lien, cherchant comment formuler sa pensée.

Red balaya son hésitation d'un rugissement. Bien sûr qu'il ne me déteste pas encore. Il ne sait pas–

Une absence flagrante suivit ces mots et Matt pencha la tête de côté. Ne sait pas quoi ?

Red hésita, mais elle devait avoir senti que Matt n'avait plus la patience. Elle ne voulait visiblement pas en parler, mais c'était un obstacle entre lui et Pidge et, au bout du compte, il ferait toujours passer sa famille en premier.

Je pensais pouvoir me retenir, mais j'ai mis trop de moi en lui. Je me suis rattrapée cette fois-ci, mais la prochaine fois, il se peut que je réduise en cendres tout ce qui fait de lui sa propre personne.

Akira pâlit quand Matt lui relaya le message.

— Qu'est-ce qu'elle veut dire par là ?

Je pourrais le détruire, dit Red, doucement, factuellement et remplie de honte. Un esprit humain n'est pas fait pour me contenir intégralement. Je ne veux pas risquer de lui faire plus de mal que je n'en ai déjà fait.

— Est-ce donc une particularité du lien adjuvant ? demanda Karen, s'approchant d'Akira, empruntant son expression à un chat en colère. Quand est-ce que vous comptiez nous le dire ?

Red gronda, visiblement irritée. Ce n'est pas inhérent au lien. Dis-lui qu'elle n'a aucune raison de s'inquiéter.

Akira ne fut pas rassuré et il se laissa tomber dans le siège de Keith, une main contre son front.

— Ok… D'accord.

Il se redressa, sa main retombant sur ses genoux.

— Donc, en gros, tant qu'on ne repousse pas le bouchon aussi loin, tout va bien ?

La surprise de Red se mua en grondement qui tira même, l'espace d'un instant, les babines de Matt. Il arrêta dès qu'il s'en rendit compte, puis pivota et posa son coude sur le dossier de son siège pour mieux regarder Akira.

— On dirait, ouais ? Je crois que ce qu'elle cherche à dire, c'est que même si vous faites un tout petit truc, ça va peut-être finir par dégénérer quand même.

Akira secoua la tête.

— Ça n'arrivera pas.

— Mais–

— Qu'est-ce qu'elle dit de ça ? On se met tous d'accord pour que Red et moi, on garde nos distances si un autre pseudo-clone cybernétique débarque, mais en attendant, je ne vois pas pourquoi on ne devrait pas se servir de tous les outils à notre disposition.

Red ne répondit pas, mais ce n'était plus le même silence et Matt eut l'impression que quelque chose passa entre elle et Akira. Quelque chose qui ne le concernait pas. Après quelques secondes, l'atmosphère se relâcha et Akira se radossa à son siège, jetant un sourire soulagé à Matt par-dessus son épaule.

— Ah, bah là on parle.

— Elle a rouvert le lien ? s'enquit Val.

Akira agita la main.

— Plus ou moins ?

Il marqua une pause.

— Tu crois que tu peux la convaincre de me laisser la piloter ? Juste pour cette fois. Je sais qu'elle n'aime pas que quelqu'un d'autre que toi ou Keith prenne le volant, mais ce sera plus facile pour moi de bouger plutôt que d'essayer de t'indiquer la direction à prendre.

Red était déjà réticente à cette idée avant même que Matt ne lui pose la question. Elle n'était déjà pas contente d'avoir rouvert son lien avec Akira, alors Matt crut presque que lui demander de se laisser piloter allait la braquer. Mais elle était fatiguée et Matt ne cachait rien de sa détresse, alors elle céda de mauvaise grâce.

Matt fit un signe de tête à Akira, qui s'égaya et prit les contrôles.

— Ok, dit-il. C'est parti.

Il n'y eut pas de grand moment où Matt le sentit se glisser dans le lien, si toutefois il le fit. En fait, Matt ne le sentait pas plus que d'habitude, mais Red se laissa guider et il en fut réduit à les observer faire, conscient du regard de son lion sur Akira, mais pas d'Akira lui-même.

En tout cas, ça semblait pomper toute la concentration d'Akira. Il se mura dans le silence, le regard vissé sur la baie vitrée, et Val et Karen se retirèrent au fond du cockpit pour le laisser manœuvrer. Voir le lien adjuvant à l'œuvre était troublant. Ils volèrent un moment, apparemment sans destination spécifique. Puis, soudain, Akira se pencha en avant et rentra des coordonnées dans l'ordinateur de bord. Il ne disait toujours rien et Matt n'était pas sûr qu'il était conscient de leur présence. Il avait peur de parler et de découvrir qu'Akira ne pouvait même pas l'entendre.

Un trou de ver s'ouvrit devant eux et ils y entrèrent sans un mot.

 


 

Ils ne restèrent dans le trou de ver que quelques instants, mais Karen avait l'impression qu'une éternité s'était écoulée. Les heures s'accumulaient sur les nombreux jours déjà passés depuis la dernière fois qu'elle avait serré Pidge dans ses bras. Le temps que le vortex les recrache, elle était au bord de la panique et elle lâcha un sanglot quand elle repéra le lion vert devant eux, dérivant tranquillement parmi les étoiles. Val lui prit le bras et le serra, Akira relâcha son souffle et se plia en deux sur son siège, et Matt…

Matt poussa un petit son plein de souffrance. Son regard était fixé sur la planète la plus proche, grise et stérile, sans rien de remarquable aux yeux de Karen.

— Maorel, dit-il sans qu'on ne l'y pousse, avant de se tourner pour regarder Akira. C'est bien là qu'on est, pas vrai ?

Akira battit des paupières, relevant lentement la tête. Il semblait déboussolé et mit si longtemps à se concentrer sur Matt que Karen faillit intervenir. Il acquiesça.

— Je crois, oui. Tu connais ?

— On est déjà venus ici, il y a longtemps, quand on commençait à peine à comprendre le copilotage et tout. Il y avait un laboratoire de recherche sur les robeasts ici, avant qu'on le détruise.

Le cœur de Karen se serra et elle regarda à nouveau le lion vert. Pourquoi Pidge était là ? Que s'attendait-iel à trouver dans les ruines d'un ancien laboratoire ? Pourquoi des robeasts ?

Elle avait les réponses sur le bout de la langue, mais le blocage était toujours en place, l'empêchant d'accéder au savoir de Green. Cependant, Pidge était droit devant et c'était l'essentiel. Elle passa devant Matt pour ouvrir le panel de communication, cherchant à contacter le lion vert.

L'appel n'aboutit pas. Le symbole de chargement clignotait à l'écran et Karen retint son souffle, mais chaque seconde sans réponse ajoutait à son stress.

Matt atteignit sa limite une seconde avant Karen et appuya sur l'accélérateur, traversant le système en deux secondes et manquant de percuter le lion vert. Ils s'arrêtèrent juste à temps et Matt se leva aussitôt en fermant son casque.

— J'y vais.

Karen le rattrapa par le poignet, le cœur battant à tout rompre. Elle n'avait pas réfléchi à toutes les éventualités quand elle avait quitté New Altéa à la recherche de Pidge. Matt, Val et Akira avaient tous des armures suffisamment solides pour les protéger du vide, ainsi que des casques qui se fermaient et les fournissaient en oxygène.

— Il doit y avoir des combis EMU d'urgence rangées quelque part, dit Val, suivant le fil de ses pensées.

Matt se figea, serrant les paupières, et s'éloigna de la rampe.

— Ah, oui, merde. Pardon, Maman. Tiens.

Il lui dégota une combinaison similaire à celle que portaient certains membres de l'équipe de Coran quand ils effectuaient des réparations sur le château. Toute en simplicité, elle n'était pas blindée, mais son matériau flexible lui permettrait de rejoindre le lion vert en un seul morceau, ce qui était l'essentiel. Elle se défit de son cardigan et de ses chaussures, mais enfila la combinaison sur le reste de ses vêtements. Ce n'était pas confortable, mais c'était plus rapide et elle avait été séparée de Pidge bien trop longtemps.

Ils sortirent aussitôt qu'elle eut fini, Matt et Akira se tenant de chaque côté d'elle pour l'aider à maintenir sa trajectoire. Contrairement au reste de sa famille, elle n'avait jamais aimé les montagnes russes ni la chute libre en intérieur. Elle préférait garder ses pieds fermement ancrés au sol et seul un plongeon dans le grand bassin d'une piscine l'en éloignait généralement. Pour elle qui venait à peine de s'habituer à monter à bord des lions, s'aventurer en gravité zéro était absolument terrifiant.

Mais le voyage fut court et Matt la délaissa quelques instants pour ouvrir une petite trappe sur le poitrail du lion vert. Karen le suivit à l'intérieur, Akira sur les talons. Val ferma la marche, le regard distant alors qu'elle observait la petite passerelle sur laquelle ils se posèrent et toute la machinerie autour. Akira lui toucha l'épaule et elle sortit de sa contemplation, scellant la trappe derrière elle. Ils se dirigèrent vers l'échelle la plus proche, qui montait au cockpit.

Matt y déboucha en premier et s'arrêta net à l'entrée, un « Pidge » étranglé mourant sur ses lèvres.

Karen le poussa pour passer et se retint de justesse de s'écrouler quand elle vit Pidge par terre, appuyée contre le dossier du siège de pilote, les jambes repliées contre son torse. Iel regarda Karen et Matt par-dessus ses genoux, puis Val et Akira quand ils entrèrent à leur tour.

L'instant d'après, ses yeux se remplirent de larmes et iel dissimula son visage entre ses genoux, repliant la tête dans ses épaules. Iel enroula ses bras autour de sa tête et se figea dans cette position, tremblant légèrement.

— Pidge ? fit Karen, traversant doucement le cockpit et s'agenouillant devant iel.

Iel ne dit rien.

— Pidge, je suis désolée. Je– Je ne connais pas les détails, mais je sais qu'il est arrivé quelque chose à Ryner et je suis tellement, tellement désolée, mon bébé.

Pidge trembla de plus belle et, quand Karen lui toucha délicatement l'épaule, iel se déplia et se jeta sur elle, cédant aux larmes. Karen l'étreignit fort, cherchant à essorer toute sa douleur comme l'eau d'une éponge, pour s'en imprégner à sa place. Elle avait plein de questions, trop de questions, et elle savait qu'elle allait devoir les poser tôt ou tard, mais pour le moment, son enfant était en vie entre ses bras et le soulagement qui s'empara d'elle fut si brutal qu'elle en perdit le souffle.

Matt les rejoignit quelques secondes plus tard, s'installant derrière Pidge et se pressant contre son dos. Val et Akira restèrent en retrait sans qu'on ne leur dise, passant en arrière-plan de la scène tandis que Pidge balbutiait quelques mots avortés. Karen savait qu'iel tentait de s'exprimer plutôt par le son haché de sa respiration et par la tension qui l'enveloppait par vagues que par les petits hoquets qui franchissaient la barrière de ses lèvres.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? souffla Matt, jetant un regard démuni à Karen.

Le ton de sa voix indiquait qu'il ne cherchait pas vraiment de réponse, qu'il exprimait simplement sa frustration, mais Pidge se crispa aussitôt.

— Tout va bien, dit Karen, posant sa tête sur la sienne. Tu n'es pas obligé·e d'en parler si c'est encore trop tôt.

Pidge secoua la tête, la respiration si vive que Karen s'en inquiétait.

— Ryner, fit-iel, sa voix se brisant aussitôt. Je… Tu devrais… Merde. Merde. Green ?

Le son désespéré de sa voix fit monter les larmes aux yeux de Karen et elle passa sa main dans la nuque de Pidge, essuyant les joues mouillées de son enfant de l'autre.

Iel leva la tête, puis la rebaissa aussitôt, se repliant contre sa poitrine.

— Pardon.

Le lien se débloqua.

Regardant Pidge, replié·e dans sa honte, et sentant les murs la séparant de Green se dissoudre, Karen eut un éclair de lucidité. Ce n'était pas un robeast qui avait bloqué le lien, ni une machination d'Haggar. C'était Green qui l'avait tenue à l'écart comme Red l'avait fait avec Akira. Sauf que là où Red l'avait fait par peur…

Green l'avait fait sur demande de Pidge.

Elle n'eut pas le temps de se sentir blessée. Une centaine d'autres prises de conscience lui tombèrent dessus d'un coup :

Ryner était morte.

Sam l'avait tuée.

Sam. Ils le contrôlaient comme ils avaient contrôlé Shiro autrefois, le privaient de son corps, et Pidge ne savait pas s'il était toujours là, quelque part, ou s'il avait été tué dans la conception de–

Dark Green.

L'ombre malveillante du lion vert.

Bien sûr qu'elle avait un paladin pour refléter celui de Green.

Bien sûr qu'ils avaient choisi Sam.

Elle aurait dû s'y attendre. Elle n'aurait pas dû se laisser prendre par surprise.

— Maman ?

Karen se concentra sur Matt, qui la regardait avec beaucoup de crainte dans les yeux. Karen se rendit compte qu'elle avait plaqué une main contre sa bouche et que des larmes s'étaient accumulées sur la ligne tracée par son index. Elle prit une profonde inspiration et attira Matt contre elle. Pidge n'était plus qu'une boule tremblotante entre eux, saisi·e d'appréhension et d'angoisse. Iel devait avoir suivi le fil des informations que Karen venait de recevoir.

— Maman, tu me fais peur. Qu'est-ce qui se passe ?

— Sam, murmura Karen.

Elle ne voulait lâcher aucun de ses enfants, mais elle avait besoin de trouver confirmation dans le regard de Pidge. Elle avait besoin de savoir qu'elle n'inventait rien. Elle recula donc, gardant une main sur le bras de Matt et l'autre sur la joue de Pidge.

— Tu l'as trouvé.

Le souffle de Matt se coupa quand Pidge acquiesça, s'essuyant misérablement les yeux.

— Papa ? bredouilla Matt. Est-ce qu'il… ?

— Ils le contrôlent.

La voix de Karen prenait en assurance à chaque mot, la vérité se consolidant en elle, même sans la confirmation de Pidge.

— Ils ont fait de lui une arme. Un paladin relié à Dark Green. Ils se sont servis de lui pour tuer Ryner. N'est-ce pas ?

Pidge hocha la tête et fondit à nouveau en larmes. Karen tendit la main vers Matt alors qu'il assimilait la nouvelle et elle serra ses deux enfants très fort contre elle. Derrière Karen, Akira relâcha son souffle dans un sifflement et Val étouffa un marmonnement qui ne pouvait qu'être une série de jurons trop lourds pour être contenus. Matt ne garda contenance qu'un instant avant de se plier autour de Pidge en étouffant son agonie contre l'épaule de Karen.

Ses enfants s'écroulant dans ses bras, Karen se sentit elle-même à deux doigts de craquer. Elle voulait se déchaîner. Elle voulait hurler et pleurer et crier à l'injustice.

Elle n'avait pas ce luxe.

Son mari était toujours dans la nature, un pion sur le plateau d'Haggar, peut-être pas au-delà du salut. Ses enfants étaient toujours là et avaient besoin qu'elle se montre forte pour eux.

Elle les tint donc contre elle et sécha ses larmes bien avant les leurs.

 


 

— Bon, fit Karen.

Plusieurs minutes s'étaient écoulées, durant lesquelles Akira était resté au fond du cockpit avec Val en se faisant tout petit.

— La première chose à faire est de rejoindre les autres. On déterminera ensuite la marche à suivre.

Pidge se crispa. Akira le vit depuis sa place, même avec Karen et Matt placés devant iel. Karen hésita et Akira s'avança automatiquement, avant de s'arrêter net. Il avait tant envie d'arranger les choses, de défaire tout le mal qu'avait fait Haggar et de ramener Sam en un seul morceau auprès de sa famille.

Mais ce n'était pas possible et il savait que Matt et Karen étaient mieux placés que lui pour réconforter Pidge.

Ce n'était pas facile pour autant de rester en retrait.

Cependant, comme les secondes s'écoulaient et que Pidge poursuivait sa tentative de disparaître dans la poitrine de Karen, Val hésita, puis s'avança.

— Pidge ? fit-elle prudemment, comme si, comme Akira, elle se sentait de trop.

Elle s'accroupit à côté de Karen, les yeux rivés sur le plafond. Elle semblait à peine conscience de ce qui l'entourait et Akira se retrouva à la suivre, craignant qu'elle ne s'évanouisse subitement.

Elle secoua la tête et se concentra sur Pidge.

— Ça fait mal.

Pidge se figea, tournant légèrement la tête pour regarder Val. Iel ne dit rien, mais Val acquiesça comme s'iel avait répondu.

— La piloter, ça fait mal, pas vrai ? La blessure est trop récente.

Lentement, Pidge hocha la tête et Karen lui frotta le dos.

Matt se détacha d'eux, fronçant les sourcils.

— Je ne pense pas que Red peut la remorquer, si c'est à ça que tu penses.

— Non. Je…

Elle hésita, jetant un nouveau coup d'œil au plafond.

— Elle me laissera la piloter, je crois. Si tu ne t'en sens pas capable pour le moment. Tu peux aller avec Red avec ta mère et ton frère, et je ramène Green au château à ta place.

Pidge écarquilla les yeux, dévisageant Val en respirant à peine tandis que cette dernière se frottait la nuque.

— Sans pression, bien sûr, c'est juste une idée.

Pidge serra le bras de Karen, et ce fut elle qui lui répondit.

— Tu peux faire ça ?

— Je crois. Blue et les autres lions ont passé un accord. En gros, chacun d'entre nous, enfin des paladins bleus, est connecté à un autre lion. On vient de l'apprendre, alors je ne sais pas trop comment ça marche, mais… je crois bien que j'arrive à l'entendre et qu'elle me dit que ça ne la dérange pas si je la pilote pour cette fois. À moins qu'elle ne te dise autre chose ?

Karen secoua la tête.

— Non, tu as raison. C'est juste que… Je ne le savais pas. Pidge ? Est-ce que ça te convient ?

Pidge acquiesça et Karen l'aida à se relever. Elle prit la main de Val en passant devant elle et rencontra son regard. Elles n'échangèrent pas un mot, les yeux rougis de Pidge et la proximité de Matt en disant assez long. Quand Karen jeta un œil à Akira, il fit un signe de tête en direction de Val.

— Je vais rester avec Val, d'accord ?

Karen acquiesça.

— Merci. À tous les deux.

— Y a pas de quoi, dit Val. On se retrouve au château.

Une fois les Holt partis, un silence tomba sur le cockpit. Akira posa une main sur l'épaule de Val, qui lui sourit avant d'aller s'installer à la place du pilote. Elle ferma les yeux, prit une profonde inspiration, et Akira sentit l'atmosphère changer, s'alourdissant d'électricité statique. L'instant suivant, quelque chose se mit en place. Le lion vert frémit et Val eut un sursaut, poussant un petit cri de surprise, ou peut-être de douleur.

Peut-être des deux.

Akira tendit le bras, mais elle s'était déjà remise, s'essuyant les yeux et s'efforçant de se redresser.

— Ça va, dit-elle. C'est juste la première fois que je me lie à un autre lion.

— Hm-hm. Bon, ben.

Akira pivota et s'assit dos contre son accoudoir.

— Je suis là si besoin.

— Merci, Akira.

— De rien. Allez, rentrons.

 


 

Keith se cachait.

Une partie de lui s'en voulait, pas tant de se cacher, mais de se servir de Lance pour le faire.

Il ne pouvait pas s'en empêcher. Il ne voulait pas revoir sa mère.

Elle l'avait acculé un peu plus tôt sans en donner l'impression. Elle était douée pour agir en toute innocence quand ses intentions ne l'étaient absolument pas. Ils s'étaient rencontrés dans le couloir, voilà tout. Et, bien entendu, il n'y avait personne à ce moment-là, par le plus grand des hasards. Elle lui avait souri et passé la main dans ses cheveux en le félicitant pour leur victoire.

Tu n'as pas eu de problèmes sur la planète-mère ? lui avait-elle demandé sans se départir de son sourire, même quand il avait dévié sa question. Enfin, je suis contente que tu ailles bien et que tu te sois fait de… nouveaux amis. Il faudra me les présenter à l'occasion.

Je les connais à peine.

Ah bon ? Vous semblez pourtant… soudés.

Ce qu'elle avait voulu dire, bien sûr, c'était qu'ils étaient très peu. Cela n'avait rien à voir avec l'armée qu'elle avait demandée : juste une poignée de pilotes s'étant portés volontaires. Keith préférait qu'il en soit ainsi, mais il ne pouvait évidemment pas dire ça à Keena. Elle était déjà assez déçue.

Heureusement, Karen était arrivée dans le couloir au même moment. Keena avait aussitôt oublié Keith : une animosité nouvelle régnait entre elles. Keith avait été surpris qu'elles n'en viennent pas aux mains, mais Karen avait sciemment ignoré Keena pour l'informer que Matt voulait le voir avant leur départ, et Keena s'était retirée dans rien ajouter.

Elle l'avait trouvé à deux nouvelles reprises depuis le départ de Red. La première fois, Keith discutait avec Kolivan à la demande de Shiro, et Keena avait gardé ses distances. La suivante, leurs regards s'étaient rencontrés d'un bout à l'autre de la pièce et Keith était parti avant qu'elle n'ait le temps de l'approcher.

Depuis, il essayait de ne plus se déplacer seul. Il restait avec Shiro, avec Nyma, et surtout avec Lance. Il ne risquait sûrement rien pour le moment, puisque Shiro était en pleine discussion avec Keena. L'Entente était le réseau d'informations le plus étendu de l'univers et avait des agents dans l'Empire. Si quelqu'un pouvait trouver le château-vaisseau, c'était bien l'un d'entre eux.

Keith n'enviait pas Shiro de devoir travailler avec Keena et gérer les tensions soulevées par… ce qui avait bien pu se passer entre elle et Karen.

Keith aurait préféré pouvoir faire semblant de rien. Au lieu de ça, il se retrouvait à se terrer avec la famille de Lance dans le petit salon de l'unité résidentielle assignée aux paladins. Carmen, au moins, tentait de dormir un peu, mais elle ne semblait pas y parvenir. Tous les autres s'occupaient à autre chose. Tous sauf Keith, qui se concentrait entièrement sur Lance, et Lance, qui était affalé sur son siège, les yeux dans le vague, les bras croisés sur son torse et sa jambe rebondissant cent fois la minute.

— Ça va ? demanda Keith.

Lance se redressa, se tournant vers Keith.

Sa jambe remuait toujours.

— Quoi ? Oui, oui, tout va bien. Ça va.

Keith s'appuya contre lui, gardant ses mains entre ses genoux.

— Non, ça ne va pas.

Le visage de Lance se chiffonna l'espace d'une minute. Puis il haussa les épaules, se laissant tomber en arrière sur le canapé en tirant Keith avec lui.

— Non, dit-il. C'est vrai. Mais ça ira mieux quand on aura une destination.

Il regarda autour de lui comme s'il se rappelait soudainement la présence du reste de sa famille. Il baissa le ton, passant les bras autour de la taille de Keith.

— Je veux juste les retrouver.

Keith lui rendit son étreinte.

— Je suis sûr qu'ils vont bien, dit-il. Coran ne laisserait rien leur arriver.

— Ouais…

Lance soupira, tournant la tête vers le fond du canapé.

— Tu as raison.

Et pourtant, il n'avait pas l'air convaincu.

 


 

Le cœur de Mateo cognait contre ses côtes tandis que le gladiateur passait devant eux. Maka l'avait tiré dans une petite niche dans le mur. C'était la seule cachette du couloir, mais elle n'offrait pas de véritable sentiment de sécurité. D'une seconde à l'autre, le gladiateur allait tourner la tête et les repérer, signant leur arrêt de mort.

— Vrekt, chuchota Mateo.

Il était conscient que sa prononciation était horrible, mais pour une fois, Maka ne se moqua pas de son accent ou du fait qu'il se servait uniquement de jurons que sa mère ne connaissait pas.

C'était beaucoup moins drôle quand le moindre faux mouvement pouvait marquer la fin.

Le gladiateur passa son chemin et Maka sortit de leur cachette, trop vite de l'avis de Mateo. Lui-même s'accroupit et passa prudemment la tête à l'extérieur pour voir où était le gladiateur avant de se précipiter à la suite de Maka. Edi et Wyn, qui s'étaient abrités un peu plus loin, étaient déjà sortis pour le rejoindre, et ils se faufilèrent tous les quatre le long de plusieurs rangées de salles d'entraînement vides.

Mateo était rarement monté à cet étage. Il savait qu'Edi et Dagmar s'y entraînaient parfois avec Allura. Il savait que Wyn les rejoignait en cachette et que Maka était au courant, même si Wyn craignait qu'il le titille sur le sujet s'il l'apprenait. Mais Mateo, lui, ne s'y était rendu qu'avec Maka et seulement pour rejoindre une autre aile du château.

— On est sûrs que ça ne craint rien, avec les caméras ? chuchota Edi. Celui qui a pris le château les surveille sûrement pour rassembler les fuyards.

Maka souffla, s'arrêtant au coin du couloir pour y jeter un coup d'œil.

— Mais non. On a Wyn avec nous. Pas besoin de s'inquiéter pour les caméras.

Mateo fixa l'arrière du crâne de Wyn. Ce dernier n'avait pas dit un mot depuis le début de l'attaque. En fait, la dernière fois qu'il avait parlé, c'était pour les avertir de sortir de la cafétéria où tous les enfants avaient été rassemblés. Il n'avait rien ajouté, seulement qu'ils devaient partir.

Ils étaient donc partis, eux quatre, ainsi que Dagmar, Bee et Luz. Ils avaient trouvé Tik dans les couloirs. Personne ne savait s'il s'était échappé de la cafétéria ou s'il n'y était jamais allé pour commencer, mais en tout cas, il était doué pour se cacher, ce qui s'avéra particulièrement utile puisqu'il leur fournit un endroit où se terrer pendant que le château partait en vrille.

Mateo n'avait pas voulu s'aventurer hors de la planque de Tik les premières heures, contrairement à Edi et Maka. Quand ils étaient revenus de leur première expédition, ils leur avaient appris que les gladiateurs avaient pété les plombs, attaquant les gens dans les couloirs et les emmenant avec eux… quand ils ne se contentaient pas de les tuer. Les fracas métalliques, les sifflements et les cris de partout dans le château suggéraient que les gladiateurs n'étaient pas les seuls à s'être détraqués, mais personne ne voulait trop s'éloigner de leur zone de sécurité pour aller vérifier.

Du moins, pas tant qu'ils n'avaient pas d'armes en leur possession.

C'était pour cette raison qu'ils étaient là. Ils se dirigeaient vers la salle d'entraînement la plus grande, celle dont se servaient généralement les paladins. Edi avait dit qu'ils pourraient accéder à l'armurerie à partir de là et choisir des armes.

C'était surréel. Mateo n'avait jamais tenu d'arme de sa vie. Enfin, il avait tenu le bayard de Lance une fois, mais il avait refusé de s'activer, alors ça ne comptait pas. Mais les autres étaient pour la plupart plus jeunes que Mateo, sauf Maka et Wyn, qui comptait à peine puisqu'il était Altéen et déjà plus vieux que ses grands-parents. Mateo ne pouvait pas les laisser se battre et le protéger tandis que lui se tournait les pouces.

Il allait sûrement ne servir à rien, mais au moins, il était là, ce qui était déjà ça.

Edi s'était tournée vers Wyn, les lèvres tirées dans une moue pensive. Ses oreilles étaient rabattues en arrière, trahissant son inquiétude.

— Wyn ? s'enquit-elle.

Wyn ne répondit pas tout de suite, se contenant de regarder Maka, qui observa le couloir encore un bon moment avant de leur indiquer d'avancer. Edi toucha l'épaule de Wyn et il sursauta, pivotant pour la regarder avec de grands yeux.

— Est-ce que c'est vrai ? demanda Edi. Est-ce que tu peux… Enfin, les gens disent que tu peux… faire des choses.

Maka pencha la tête en arrière et grogna.

— Il est technopathe, Edi. Pas vrai ?

Après une courte hésitation, Wyn acquiesça.

— Et donc ? s'enquit Mateo.

Maka avait pris Wyn par le bras pour commencer à l'entraîner avec lui, alors Mateo dut se dépêcher de les suivre.

— Tu coupes les caméras ? poursuivit-il.

Wyn haussa les épaules, mais hocha la tête comme pour dire « en gros, ouais ».

Mateo prit Maka à dévisager Wyn, le front plissé par l'inquiétude. Mateo comprenait : lui aussi, il avait comme un poing qui lui serrait les entrailles. Wyn avait toujours été d'un naturel calme, contrairement à Maka et Mateo, mais jamais à ce point. Il parlait toujours. Il répondait toujours aux questions qu'on lui posait. Mateo essaya de se convaincre que ce n'était pas si étrange qu'il soit plus silencieux que d'habitude, compte tenu de la situation. Tout le monde était plus silencieux, même Luz.

Surtout Luz.

Mateo serra les paupières et s'ordonna de ne pas penser à sa sœur. Elle était en sécurité avec Dagmar, Bee et Tik dans leur petite salle cachée accessible par les conduits d'aération. Les gladiateurs ne pouvaient pas s'y rendre. Même Edi et Maka avaient du mal à se faufiler dans les conduits et ils étaient bien plus petits que les robots.

Ils devaient juste finir ce qu'ils avaient à faire et Mateo pourrait retrouver Luz et s'assurer qu'elle allait bien.

Il devait juste se concentrer.

Ils arrivèrent à destination. La salle d'entraînement principale. Une porte double toute simple, plus large que les portes des autres salles du coin. Même si la taille était la seule chose qui la différenciait, Mateo sentit son cœur louper un battement rien qu'à sa vue. Ils avaient bientôt fini. Ils n'avaient plus qu'à entrer à l'intérieur, s'armer…

Le son de pas lourds s'approchant rapidement fit tripler le pouls de Mateo et il pivota, regardant le fond du couloir.

— On entre, siffla Edi. Vite.

Maka était déjà à la porte. Le sifflement d'ouverture irrita les oreilles de Mateo, mais il fonça entre les battants, se jetant contre le mur à côté de la porte. Wyn fut un peu moins rapide, mais même une fois hors de vue de quiconque arrivant dans le couloir, il continua de reculer jusqu'au coin de la salle. Il se couvrit ensuite les oreilles.

Edi fut la dernière à entrer dans la pièce. La porte se referma derrière elle et elle se posta de l'autre côté. Elle avait l'air bien différente de la fille que Mateo avait appris à connaître. Plus solide. Plus âgée. C'était facile d'oublier que les enfants galras du château-vaisseau avait pour la plupart grandi au sein de l'Empire. Certains, comme Edi, Maka, Dagmar et Bee, étaient de la famille d'officiers ou d'autres personnalités importantes. Maka en avait parlé une fois, avant qu'Edi le fasse taire.

Ils avaient tous suivi un entraînement de soldat, avant de se faire virer et envoyer à Revinor pour une raison ou une autre.

(Mateo était toujours un peu dans le flou sur ce qu'était Revinor, mais tout le monde arborait la même expression quand quelqu'un en parlait, comme s'ils venaient de marcher dans une crotte de chien.)

Mateo n'avait jamais pris le temps de se demander ce que ça voulait dire, cet entraînement. Il ne les avait jamais vraiment pris pour des guerriers. Il s'était dit qu'ils étaient des enfants normaux comme lui, maintenant qu'ils étaient à bord du château-vaisseau.

C'était complètement faux.

Maka ne plaisantait plus, ne riait plus, ne se plaignait plus qu'Edi était coincée et autoritaire. Il s'était accroupi, les oreilles pointées vers la porte, une main tâtonnant le mur à la recherche d'un interrupteur ou un truc du genre. Edi n'avait pas d'arme, mais elle semblait prête à se jeter au combat munie de ses seules griffes. Des griffes auxquelles Mateo n'avait pas trop prêté attention depuis que les Galras et Altéens s'étaient intégrés à ce qu'il considérait normal dans sa vie.

Ces griffes étaient désormais sorties et impossibles à manquer.

Et Mateo se sentait complètement décalé.

Les pas s'approchaient toujours et le dos de Wyn avait heurté le mur, mais il avait toujours l'air d'essayer de reculer davantage. Maka et Edi se crispèrent–

La porte s'ouvrit.

Edi passa aussitôt à l'action, taclant le premier gladiateur avant qu'il ne passe entièrement la porte. Le grondement qu'elle produisit était bien trop fort et profond pour quelqu'un de sa taille, et même Mateo eut peur de l'avertissement qu'il représentait. Le gladiateur tituba, mais se remit rapidement, prenant Edi par le col pour la jeter à travers la pièce.

— Edi ! cria Mateo.

— Vrekt, marmonna Maka. Vrekt, vrekt, putain de vrek

Il pivota, dévouant toute son attention à la fouille du mur jusqu'à trouver ce qu'il cherchait. Un râtelier d'armes descendit du plafond, rempli d'épées, de dagues, de bâtons et d'autres armes que Mateo ne pouvait identifier. À l'autre bout de la salle, Edi se relevait, le gladiateur presque à son niveau tandis que Maka se jetait sur les armes. Il tira une épée presque aussi grande que lui et tituba en essayant de la soulever.

Un deuxième gladiateur entra dans la pièce, visant Maka et le forçant à se défendre plutôt que de voler à la rescousse d'Edi. Le premier coup lui arracha l'épée des mains, l'envoyant tournoyer à l'autre bout de la pièce.

L'instant d'après, les deux gladiateurs se figèrent. C'était comme si le temps s'était arrêté : ils étaient tout à fait immobiles, rien dans leur posture n'indiquant qu'ils combattaient une force invisible, rien dans leurs composants ne se mettant à vrombir plus fort pour chercher à fonctionner normalement. Rien que du silence.

Mateo pivota. Wyn était toujours fourré dans son coin, mais il ne cherchait plus à reculer. Il était aussi statufié que les gladiateurs, le regard vissé sur celui le plus proche. Sa main, à sa gorge, tremblait, mais c'était le seul signe de vie qu'il donnait. Mateo ne pensait pas qu'il respirait.

Edi fut la première à briser l'immobilité du moment. Elle se releva, boitant d'un côté, et se précipita sur le râtelier. Contrairement à Maka, elle ne perdit pas de temps à tergiverser sur l'arme à prendre et s'empara sans hésiter d'un bâton en métal de trente centimètres de long. Il n'avait rien de particulier en apparence, du moins jusqu'à ce qu'Edi le sorte du râtelier et se mette en position : il s'étendit alors jusqu'à atteindre un mètre, son métal blanc se mettant à émettre une légère lueur bleutée de chaque bout.

C'était évident qu'Edi savait le manier. Elle pivota, le bâton bougeant comme une extension de son corps. Mateo l'observa, subjugué, fondre sur le gladiateur qui avait attaqué Maka. Alors qu'il était toujours figé et dans l'incapacité de compenser le coup, elle écrasa son bâton sur son crâne et le renversa.

Et elle ne s'arrêta pas là. Elle pivota à nouveau et plongea un des bouts du bâton dans le torse du gladiateur alors qu'il chutait. La lumière s'intensifia et des étincelles jaillirent au point de contact.

Une fois à terre, le gladiateur ne se releva pas. Ses yeux s'étaient éteints.

Le deuxième gladiateur tressaillit au moment même où Wyn prit une grande inspiration et Edi ne lui laissa pas le temps de réagir. Elle l'abattit exactement de la même manière que le premier et conserva sa posture finale un long moment avant de désactiver son bâton et de se redresser.

Maka alla ramasser l'épée qu'il avait lâchée et jeta un regard noir à Edi au passage.

— Frimeuse.

Elle tourna la tête, battant d'une oreille pour montrer son irritation.

— C'est pas ma faute si j'ai décidé de poursuivre mon entraînement, moi.

Elle marqua une pause, les lèvres froissées dans une moue méprisante.

— Tu as choisi ce truc ? Vraiment ?

— Bah quoi ? Keith se sert bien d'une épée, lui.

Mateo étouffa un rire tandis qu'Edi secouait la tête. Plutôt que lui répondre, elle s'approcha du râtelier pour y prendre des armes : un autre bâton comme le sien et trois dagues, bien plus petites que l'épée prise par Maka. Elle en tendit une à ce dernier avec un regard éloquent, puis fila les deux autres à Mateo et Wyn.

— Voilà pour vous, à moins que vous sachiez vous servir d'autre chose… ?

Elle leur laissa un moment pour répondre, et comme ils n'en firent rien, elle acquiesça.

— Dagmar se sert d'un bâton, comme moi.

Maka plissa le nez en regardant sa dague, puis retourna vers le mur pour appuyer sur le bouton caché. Le râtelier d'armes remonta dans le plafond et un autre le remplaça.

— On prend des matraques électriques pour Tik et Luz, vous pensez ?

Il s'en empara sans attendre de réponse et les jeta à Mateo, qui les fit tomber, lâchant aussi la dague qu'Edi lui avait donnée. Il fit un bond en arrière, le cœur battant à tout rompre à l'idée de perdre un orteil par maladresse.

Maka l'ignora et prit deux pistolets, les accrochant à sa ceinture.

— Maka, s'emporta Edi.

Il la fusilla du regard.

— On peut pas toujours se battre au corps-à-corps, Edi. Pas quand il y a des robots partout. Et puis, je sais mieux me servir d'un pistolet que d'autres trucs, et tu sais que Bee ne voudra toucher à rien d'autre.

Edi soupira, mais ne protesta pas davantage.

Et ça, plus que tout le reste, fut bien ce qui martela à quel point la situation était mauvaise. D'accord, ils étaient venus ici pour chercher des armes pour se défendre, mais Mateo avait pensé à des bâtons et des battes de base-ball, ce genre de trucs. Des armes improvisées. Des armes sûres. Même l'arme d'Edi rentrait dans ce qu'il avait imaginé, malgré les bouts électriques. Mais des pistolets ?

— Allons-y, dit Edi. Avant que d'autres gladiateurs nous trouvent. Wyn, ça va ?

Mateo se retourna, mais Wyn avait déjà quitté son coin. Il rejoignit les autres à la porte, regardant la dague dans ses mains. Son visage était étrangement dénué d'expression, le regard lointain, mais il acquiesça quand Edi le rappela et clipsa la garde de sa dague à sa ceinture. Mateo l'imita, gêné par le poids additionnel de la lame et des deux matraques électriques.

C'était ce qu'il avait voulu. Il aurait pu rester à la planque. Edi et Maka lui avaient proposé d'y aller sans lui pour qu'il surveille Luz et les autres. C'était sa faute s'il avait refusé.

Il allait juste devoir s'y habituer.

Après tout, personne ne savait ce qui s'était passé ni dans combien de temps les secours arriveraient. Ils devaient s'en sortir seuls.

Et Mateo ne laisserait rien arriver à sa sœur. Même si ça lui faisait bizarre de tenir une dague, il ferait avec si c'était pour protéger Luz.

Il n'avait plus le choix.