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Sabo a un goût de cendre dans la bouche.
Il est assis sur le bord du lit, à écouter les amis de son frère vanter les mérites de leur capitaine — railler ses excentricités, aussi — et il voudrait boire leurs paroles jusqu'à l'ébriété, tant il crève de ramasser la moindre miette de passé ; des pans de l'histoire de son cadet dont il a été privé. Mais ça le déconcentre, cette volute de fumée qui remonte ses narines.
Son attention revient sur le bretteur ; il invoque avec un grand sourire le souvenir d'Ace, leur courte interaction à Alabasta et cette étrange similarité que la fratrie des trois semble partager. Sabo rit de bon cœur. Sa salive verse dans sa gorge le goût du roussi.
Ils en savent tellement plus que lui.
Il sert Robin dans ses bras avant de partir, dépose son regard tendre sur le visage endormi de Luffy pour la dernière fois.
Le bonbon à la menthe qu'il pique à Koala sur le chemin du retour masque l'âcreté, et la sensation finit par s'oublier.
Dragon lui fait remarquer qu'il a l'air plus en colère depuis son retour de Dressrosa ; Iva souligne l'euphémisme d'une quinte de toux qui ne passe pas inaperçue, et le sang du blond ne fait qu'un tour. Il retient aussi fort qu'il le peut la réplique acerbe qui veut sortir — pour ne pas leur donner raison — et c'est là qu'il est frappé par la réalisation. Il voit dans leurs regards que le sien est animé d'une rage qu'ils ne lui connaissent pas. La façon dont ils le dévisagent, ça le fait sortir de lui ; le temps d'un instant, il a l'impression d'être un étranger dans son propre corps.
Qu'est-ce qui m'a pris ?
Mais s'il a renversé la table de réunion dans un grand fracas, tout à l'heure, c'est parce que des innocents viennent encore de mourir, sur le front sud. S'il débat avec tant de hargne sur la marche à suivre pour leurs prochaines actions, c'est qu'il brûle de voir le gouvernement s'asphyxier jusqu'à s'effondrer. S'il fait preuve d'une fureur qui alarme les jeunes recrues lors des entraînements collectifs, c'est qu'il lui tarde de frapper vite et fort, pour ne pas laisser à leurs adversaires le temps de s'organiser. Et s'il a fait plus de blessés dans les rangs de la Marine lors de sa dernière mission, et bien—
Il n'y a pas d'excuses, claque la voix d'Inazuma, froide et implacable.
Mais cette tempête qui l'agite est un fuel qui nourrit le brasier de ses aspirations. C'est une force qu'il met au service du mieux et du bien. Quelque chose qui a toujours fait partie de lui et dont il ne peut désormais plus se départir.
Sabo entend leurs inquiétudes. Le crépitement des flammes à ses oreilles l'empêche de vraiment les écouter.
Ils lui arrachent néanmoins la promesse de faire preuve de plus de tempérance et de sobriété.
Respire, lui dit Hack pendant leurs entraînements. Il se concentre comme il peut sur le battement erratique de son cœur, mais chaque goulée d'air est un supplice ; il a comme du charbon dans les poumons, la moindre inspiration lui donne l'impression de s'étouffer davantage. Ça ne l'empêche pas de rendre les premiers coups, ni de faire grossir l'incendie du fond de son cœur. Il sent le noyau dans le creux de son ventre grossir et grossir encore ; c'est un affrontement, aussi, entre lui et son fruit du démon. Son échec à répétition.
À l'infirmerie, Koala lui apporte des cookies et lui raconte à renfort de grands gestes la panique que sa perte de connaissance avait provoqué. L'air affolé sur le visage de Morley. Dragon qui faisait les cent pas derrière la porte et sa fuite après son réveil.
Il rit avec elle à chaque fois qu'elle rajoute une anecdote, mais son esprit est ailleurs. Il n'arrive pas à comprendre pourquoi c'est le visage de Luffy qui lui est apparu, juste avant que le noir abyssal de l'inconscience ne l'engloutisse.
C'est une mauvaise habitude qu'il a prise depuis que la mémoire lui est revenue. Il est assis dans la pénombre de la salle des archives et l'écran grésillant du visio-escargophone jette sur son visage les lueurs du brasier. L'enregistrement est de mauvaise qualité ; la version officielle ayant été amputée des éléments compromettants (une certaine déclaration, l'intervention d'un certain équipage, la trahison d'un certain autre), l'armée révolutionnaire avait fait un montage de séquences récupérées et mises bout à bout, pour que la véracité des événements survenus ce jour-là ne soit jamais menacée.
Ce n'est pas ce qui intéresse Sabo, pourtant. Il passe la vidéo en accéléré, pour arriver à ce moment précis, ce point de non-retour, timing qu'il a appris par cœur — à exactement une heure, vingt-et-une minutes et dix-sept secondes. Quand Ace se retourne après l'affront. Quand Sakazuki se détourne pour frapper Luffy. Et puis quand l'aîné s'interpose.
Le reste, il le laisse défiler sans y prêter attention ; il connaît la suite trop bien, tellement qu'il pourrait réciter chacune des répliques que la caméra est parvenue à capter, dans le chaos. La colère de Garp. L'intervention de Marco. Le courroux de Barbe Blanche.
Ce n'est pas ce qui l'intéresse, non. Penché aussi près qu'il le peut sur l'écran, il tente désespérément de lire sur leurs lèvres ; comprendre ses derniers mots, saisir quelques bribes, reliquats si précieux, garder un rien de ce qu'on lui avait arraché si douloureusement. Mais c'est un acte aussi vain que de vouloir capturer la fumée. Il a beau essayer à chaque fois, leur dernier échange reste inaudible, incompréhensible. Cette fois-ci non plus, il ne saura rien.
Il s'arrête toujours après que le corps ne tombe, juste avant le hurlement.
Le temps de reprendre son souffle, de se reconcentrer. Et puis de rembobiner.
Je t'interdis de consulter les archives, fait Dragon quelques jours plus tard, avec ce ton paternel que Sabo abhorre. Son père, le vrai, il s'est délesté de lui il y a déjà plus d'une décennie, sans un regard en arrière ; c'était un vendu doublé d'une ordure, un être qui n'avait de famille que le titre et les apparences. Il ne cherche personne pour lui substituer, affirme-t-il avec amertume ; jamais il n'aurait offert sa vie et son avenir au chef de la révolution pour une raison si basse, si triviale. Et puis de quel droit pensait-il pouvoir réclamer ce rôle ? Lui qui n'avait pas été foutu d'élever son propre fils ?
Il sait que le coup qu'il vient de se prendre, il le mérite. Iva n'a plus envie de rire et les yeux de Koala se remplissent d'émoi. Il n'a pas besoin de lancer un regard à leur leader pour savoir qu'il est congédié jusqu'à nouvel ordre. Ce n'est que lorsqu'il sort de la salle que l'agitation l'abandonne. Les flammes se sont repues, le feu qui couve a retrouvé son foyer, dans sa poitrine.
Et il ne peut plus se mentir. Cette colère-là, il le sait, ce n'est pas la sienne. Ça ne l'a jamais été.
On dit que les fruits du démon ont une âme. Ce n'est pas si stupide, quand on considère que les objets développent ce qui ressemble à une personnalité dès qu'ils en sont doté. Pourquoi leur donner un nom aussi sinistre — une origine démoniaque — s'il n'y avait pas un prix plus lourd à payer que celui de ne plus pouvoir nager ?
Sabo repense souvent au moment où il a avalé son fruit ; cette sensation, révulsante, d'avoir mis sa bouche dans les braises d'un feu tout juste éteint ou d'avoir léché la suie sur les parois d'une cheminée. Le goût était infect, mais l'idée qu'Ace était passé par là l'avait fait sourire et l'avait rasséréné. De toute façon, il n'aurait jamais pu laisser quiconque s'en emparer à sa place ; c'était dans l'ordre de chose que le fruit lui revienne en héritage.
Mais l'acte lui semble parfois immoral, quand il y réfléchit trop longtemps – une pratique anthropophage, venue d'un autre temps. Quelque part, c'est un morceau de l'âme d'Ace qu'il a l'impression d'avoir consommé. Même s'il pense honorer sa mémoire à chaque utilisation, il a souvent l'impression désagréable de violer l'intimité d'un homme qu'il n'a finalement pas connu. Il peut maintenant les distinguer des siennes, ces pensées qui remontent d'il ne sait où.
Iva lui confie l'encyclopédie à sa demande, puisqu'il n'a plus le droit de consulter les dossiers. Elle ne fait pas de commentaire, mais l'encourage à résoudre ses problèmes avant leur prochain déploiement.
Le livre détaille l'apparence et les habilités que les fruits connus possèdent, listant leurs anciens utilisateurs et la manière dont leurs pouvoirs se sont manifestés. L'édition est trop vieille pour qu'y soit mentionnés les pirates de leur génération et la page du Mera Mera no Mi, plus que les autres, demeure pauvre en détails. Après tout, qu'y avait-il à dire d'autre sur une capacité aussi élémentaire que celle du feu ?
Pourtant, des questions, Sabo en a plein ; combien sont-ils à l'avoir possédé ? Des dizaines ? Des centaines ? Des milliers ?
Pourquoi n'y a-t-il qu'une seule âme tourmentée qui revienne le hanter ?
L'inspiration lui fait cracher ses poumons. L'incendie pénètre partout : dans ses chairs, sous sa peau, à chacune de ses respirations. Le sol est dur sous ses genoux et il y a un brouhaha incompréhensible tout autour de lui. Ça le désoriente. Il en oublierait presque la douleur qui le transperce de part en part, qui le dépèce.
Tu n'as pas le droit de mourir, fait la voix de Luffy quelque part à côté de lui. Le souvenir se mélange avec celui d'un petit navire qui explose. C'est encore le sang. C'est encore la cendre.
Il ne peut plus en supporter davantage, alors il finit par lâcher prise.
Dans le miroir, après son cauchemar et la douche froide, il constate que c'est toujours lui. Mais lorsque son poing serré vient s'y ficher la seconde d'après, ensanglantant les bouts de verre brisés, le reflet que la glace lui renvoie le temps d'un instant n'est pourtant pas le sien.
Il lui laisse volontiers un peu de place, à son frère, à l'intérieur ; pour voir sa flamme persister encore un peu, le faire exister plus longtemps par son prisme. Pour lui permettre d'aspirer à un avenir meilleur, lui donner une seconde chance au grand jeu de la vie. Quitte à ce que, à la fin, il se laisse complètement consumer par lui.
